Antony Gianni, la victime de propos racistes d’une extrême violence de la part d’une femme sur facebook ont choqués plus d’un. Les propos ont été partagés et avaient très vite enflammés le web accompagnés d’un important élan de solidarité. Nous avons rencontré cette jeune victime de 27 ans et elle nous livre sa version des faits. Antony Gianni nous parle de sa vie, de sa condition, nous confie sans retenue son ressenti et comment il a vécu cette situation où il a été sévèrement violenté au plus profond de son être. Entretien.

Si vous aviez à vous définir, vous diriez quoi ?

Je me vois comme un humain au vrai sens du terme et un artiste à temps complet. Je m’exprime de différentes manières, en occurrence le dessin, la littérature et principalement la création de design de mode puisque je suis un styliste et couturier. Je pense être un observateur de tout ce qui m’entoure, et c’est à travers ça que j’apprends à me former pour devenir la meilleure version de moi-même.
Je me vois également comme le résultat d’un mélange culturel.

Vous êtes originaire de quel pays ?

Je suis d’origine béninoise, j’ai grandi et été éduqué en France sous les valeurs françaises. Depuis 2011 je réside et exerce ma profession en Tunisie. Je me sens un peu comme un melting pot sur pied, puisque j’ai en moi le mélange des cultures béninoises, françaises et tunisiennes.

Antony Gianni… Un prénom et un nom européen…

Anthony Gianni, c’est mon nom d’artiste. Je m’appelle Jean Anthony Adonon. Gianni est la traduction de Jean en italien. C’est un nom pour ma ligne de vêtements « Anthony Gianni Luxury Couture », et un hommage au défunt créateur Gianni Versace.

Vous avez subi des propos racistes d’extrême violence de la part d’une femme sur facebook. Comment cette malheureuse histoire a commencé ?

Dimanche dernier je me suis connecté sur Facebook. J’ai lu le statut de Lotfi Hamadi, concernant la dépénalisation de l’homosexualité en Tunisie. En lisant les commentaires, mon attention s’est portée sur les propos aberrants d’une certaine Leila Turki où elle traitait les homosexuels de « choses, de virus à exterminer de la Tunisie, que ces derniers ne méritent pas l’appellation d’humains ». Je n’ai pas pu garder le silence face à de tels propos inhumains. Avec la plupart des internautes qui répondaient en commentaire sur ce statut, nous essayions de la ramener à la raison. Je lui avis dit « Vous avez raison madame, il y a des personnes qui ne méritent pas l’appellation d’Humain. Ce sont les gens comme vous et je trouve triste de savoir que des personnes comme vous ont le droit de voter et de se reproduire. Je me demande quelle éducation basée sur la haine et la non-acceptation de la différence. J’espère vraiment que vous ne fassiez pas d’enfants, mais si vous arrivez à en avoir, je souhaite qu’ils soient tous homosexuels pour que vous puissiez enfin comprendre. ». C’est après mes propos qu’elle s’était enragée et tenu les propos racistes que nous connaissons tous.

Qu’avez-vous ressenti suite à sa réponse violente ?

Sur le coup, je n’ai pas été blessé car je lui avais répondu, à travers ses insultes. Toutefois, elle venait de prouver qui elle était vraiment. Mais suite à la vague de partages et commentaires, d’autres personnes de couleur se sont sentis blessés. A ce moment, j’ai ressenti leur douleur et que j’ai moi-même ressentie à mon tour une profonde blessure tout au long de la nuit. Je me suis dit qu’il aurait peut-être mieux fallu quelque part garder tout cela pour moi plutôt que de partager sur mon profil facebook et en faire souffrir d’autres.
J’avais partagé cet incident au grand jour, dans le but de mettre la lumière le racisme en Tunisie, qui pour moi, sévit depuis trop longtemps dans l’ombre, le silence et discrétion la plus totale. C’est de là que ce fléau puise toute sa dangerosité.

Est-ce la première blessure subie en Tunisie ou ailleurs?

Non ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. J’ai grandi en France depuis ma tendre enfance. J’ai découvert ce qu’était le racisme à 8 ans de façon brutale. Un jour, un camarade de classe m’avait directement fait savoir qu’il ne m’appréciait pas parce que je suis noir. Je ne me rappelle pas exactement ce que je lui avais répondu, mais je me rappelle très bien que déjà, à cet âge-là, j’avais su trouver les mots pour lui faire comprendre qu’ au fond, je n’étais pas si diffèrent de lui comme il le pensait.
Une fois arrivé en Tunisie, jusqu’à ce jour, j’ai plutôt subi un racisme indirect à travers le regard des gens, comme s’il y avait un problème avec ma couleur de peau et à travers les commentaires péjoratifs dans la rue. Certaines personne se croient plus intelligents en me rappelant le fait que je sois noir.

Mais un élan de solidarité s’est vite fait ressentir malgré tout sur les réseaux sociaux et les médias. Quel effet cela vous a fait ?

J’ai été ému par le soutien dont la société civile tunisienne a fait preuve à travers leur plus que nombreux partages, commentaires et messages privés. Quand, j’y repense j’en perds les mots. Du fond du cœur, je leur dit merci.

Trouvez-vous les tunisiens racistes ?

Dire que les tunisiens sont racistes serait de la généralisation. J’ai eu la chance de rencontrer et d’être entouré de nombreux tunisiens avec une telle ouverture d’esprit qui fait qu’aujourd’hui je soutiens que les tunisiens ne sont pas tous racistes. Malheureusement, le fait est là. Un grand nombre vit encore avec la peur de la différence. En observant le peuple tunisien, je me suis rendu compte qu’il y a trois catégories de personnes : les racistes, qui le vivent en toute honnêteté. Ceux-là sont rares. Ensuite il y a ceux qui bénéficient d’une bonne éducation, de bonnes valeurs et d’une grande ouverture d’esprit, ce sont entre-autre ceux que j’ai eu la chance de rencontrer. Ils m’ont fait part de leur soutien, et ce sont ces derniers qui font avancer les choses en Tunisie.
Enfin, il y a ceux qui sont racistes, mais dont l’hypocrisie ne leur permet pas d’admettre en eux-mêmes qu’ils sont racistes. Ceux-là en général passent leur temps à se trouver des arguments pour se convaincre qu’ils ne sont pas racistes. Malheureusement, ceux-là sont encore nombreux. J’ose même dire majoritaires. Voici un exemple : imaginez un père ou une mère de famille, sont convaincus de ne pas être racistes, d’aimer et d’accepter les noirs. Mais le jour où il s’agira d’un mariage à un ou une noire, ils seront choqués et interdiront cette union car ils ne veulent pas de noir dans la famille.

Avez-vous eu une petite amie tunisienne ?

Je suis actuellement en couple avec une jeune fille tunisienne. Je n’ai simplement pas pu résister au charme de la tunisienne. Elles ont une forte personnalité, du charisme et j’admire ça.

Que pensez vous de ces deux citations « Ce n’est pas la différence qui produit le racisme, mais le racisme qui construit la différence… » et « Il y a racisme quand les amalgames malveillants s’articulent à un
contexte de domination qu’ils viennent légitimer.. »

Ces deux citations de Pierre Tevanian donnent beaucoup à réfléchir sur le racisme, son origine et ses manifestations. Non seulement je trouve qu’il dit vrai, mais de surplus, il change complètement l’idée première qu’on a sur le racisme en pensant que c’est la peur de l’inconnu et de ses différences physiques qui l’engendre. A travers ses propos, l’auteur démontre que ce serait plutôt l’opposé. Le racisme viendrait de l’idée que les personnes visées sont inferieures. Si on ramène cette citation au contexte de la Tunisie, elle aura tout son sens. Avant 1846 où l’esclavage fut abolit par Bey 1er, les noirs étaient considérés et traités comme des êtres inférieurs, démunis de droits, bons à la condition d’esclave. Je pense que c’est ce passé historique qui reste encore encré dans la mémoire de bon nombre de tunisiens, et qui les mène donc, consciemment ou inconsciemment, à continuer de voir l’homme noir d’aujourd’hui comme un être inférieur.

Concernant la deuxième citation, je ne partage pas entièrement l’avis que l’auteur sur le sujet. Cela impliquerait qu’il n’y a racisme uniquement que lorsque le raciste va au-delà des propos en réalisant des actes racistes à l’encontre de l’individu ciblée. C’est ce qui me dérange. Il ne faudrait pas oublier l’impact que les mots peuvent avoir. Les propos de Leila Turki sont dangereux, S’il faut attendre qu’elle passe de la parole à l’acte et aille chercher un fouet pour me fouetter comme un esclave, comme elle l’a d’ailleurs souhaité. Il y a un sérieux et grave problème quelque part. L’intention seule suffit. Il ne faut pas oublier que ce sont des propos incitant à la haine.
Je pars du principe qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Est-ce qu’on doit vraiment attendre que plus de personnes de couleur se fasse égorger dans la rue un 25 décembre ou agresser physiquement avant de comprendre que de ‘ simples ‘ propos racistes sont à punir ? Ou est-ce qu’on devrait faire comme si de rien n’était ? Faire la sourde oreille, et ignorer les cris de détresse de ceux qu’on n’a de toute façon toujours considéré comme des êtres inferieurs ?

Quel message avez-vous à transmettre à nos lecteurs ?

J’ai plus foi en la génération à venir que l’actuelle. Ce n’est pas à moi de vous dire comment éduquer la nouvelle génération, mais je suis persuadé que si on habitue nos enfants dès le bas âge au concept de la beauté de nos différences, on arrivera plus facilement à construire un monde meilleur pour eux et toute ethnie confondue pourrait s’y épanouir.
J’aime souvent dire que lorsqu’on se tient au beau milieu de la nature, les yeux fermés un moment, une fois qu’on les ouvre, la première chose que l’on remarque, c’est la différence des couleurs, des sons, des matières et des formes. Si Dieu avait vraiment voulu qu’on soit tous les mêmes, il n’aurait créé qu’une seule couleur.

Entretien conduit par Nadia Ayadi

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