A l’orée du moment printanier, chien et tourterelle grimpent au septième ciel. Hormis la saison des amours, unique occasion, la chambre à part calme les ardeurs des belligérants. Mais vous et moi rendons visite au royaume d’Aphrodite maintes fois chaque mois. L’association de la reproduction à la sexualité appartient à l’animalité reprise de la nature par la culture, le désir dissocié de la fonction reproductive définit l’humanité.

Aux abords du collège de France où il professait, Jacques Berque, d’âge avancé, rencontra Fraj Stambouli, l’un des quatre premiers apprentis sociologues tunisiens. Quelque peu flatteur, Fraj dit à l’éminent connaisseur : « vous avez une mine resplendissante ! ». Berque répondit : « mais mon cher, l’homme a l’âge de la femme ! ». Énoncée par le sénior, l’expression clignait vers l’histoire d’une passion. Invité à titre de conférencier par l’un de ses collègues italiens, Berque tombe sous le charme de sa femme. L’adoration réciproque, après l’inoubliable nuit, incite la jeune et belle romaine à larguer son mari. Elle part avec Berque à Paris, l’épouse et aura un enfant avec lui. Dans ma voiture, j’ai promené ce couple de Hammamet à Kerkouane.
Méfiez vous des séniors, ils cultivent des atouts ignorés des jeunets. Duvignaud me disait « qu’il n’aurait pas dû, au moins vis-à-vis de ses enfants ». Mais l’amour a ses raisons que la morale ne connaît pas. Baudelaire écrira: « maudit soit, à jamais, le rêveur inutile/ qui voulut/ le premier, dans sa stupidité/ s’éprenant d’un problème insoluble et stérile/ aux choses de l’amour mêler l’honnêteté».
Bien avant ce « poète maudit», Voltaire, gestionnaire de son phalanstère et alors patriarche de Ferney, rédigea cette réflexion à méditer : « Cessez d’aimer et d’être aimable est une mort insupportable, cesser de vivre ce n’est rien ». Intrigué par cette formulation à la signification inaccoutumée, je pose à la cardiologue le Dr Moualhi la question redoutée : «A plus de 70 ans, la sexualité peut-elle présenter un danger pour la santé ? ». Sans façon, la doctoresse répondit que « cela dépend. Il n’y a aucun problème si le cœur va bien. Mais il ya un risque si, déjà affaibli, une course de fond, sur cent mètres le fait flancher. Faire l’amour engage un effort supportable ou pas. ». Cet avis, autorisé, bute sur l’éternel refrain du sens commun tunisien : « maadich yokhroj alik ». Autrement dit, « cesse et arrête ton char, cela ne convient plus à ton âge… ». La prescription fallacieuse convole en justes noces, avec l’inquisition religieuse. Cependant, même les personnes cultivées musulmanes de culture mais non de religion, reprennent à leur compte cette prise de position fondée sur une thèse erronée. Le 28 août dernier, Souad Chater, une ancienne responsable du Planning familial et aux affaires sociales, me dit « Tout a une fin et il faut l’accepter. Chercher à encore faire l’amour après cinquante ans veut dire être obsédé et malade. ». Souad songe à la ménopause, mais celle-ci n’exclut ni la tendresse ni les mots d’amour ni les caresses. Cependant, le danger signalé par la cardiologue projette un éclairage sur une situation donnée.
Juste au terme du beau voyage accompli au seul vrai paradis, le visage blême du sénior effraie N.O qui, plus tard, dira au rescapé que je suis « A la vue de ton visage exsangue, j’ai craint de me retrouver avec un macchabée dans mon lit ».
L’effort infligé alors au cœur, cette pompe aspirante et foulante, la rend inapte à renvoyer le sang vers la périphérie corporelle. De là, provient le teint cadavérique du visage où la douce compagne subodore l’annonce de la mort. Séniors, méfiez-vous ! Mais que faire si, munie du master, Halima Ferjani me dit: « Je préfère la compagnie des personnes très âgées. A la fac, les jeunes m’énervent. Ils ne savent tenir compte que d’eux-mêmes. ». En ce domaine où règne la complexité, il y aurait par conséquent à boire et à manger, car l’âge chronologique n’est guère l’âge psycho-physiologique. En ce domaine fleurissent des jeunes de 80 ans et dépérissent des vieillards à 40 ans.
Le stress, la sédentarité, l’alcoolisme, le tabagisme, l’excès de sucreries, de gras, de sel et autres « saloperies » favorisent l’obésité, ennemie jurée de la santé. Cependant, à tout âge, la sexualité ne vaut pas une heure de peine sans l’affectivité. Selon Lacan le sceptique, « aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.». La calamité prospère des deux côtés. Pour l’un de ses disciples chacun n’aime que lui-même. Lacan ajoute à Freud une découverte notoire : « Le stade du miroir » où l’enfant découvre pour la première fois, l’image de son autonomisation. Mais n’en déplaise au génial gourou de la psychanalyse, l’éprouvé, tenace n’a cure de la cogitation la plus perspicace. Le sentiment amoureux ne se prouve pas, il s’éprouve. Irréductible, sauf à lui-même, il n’est à déduire ni du sexualisme freudien, ni de l’idéalisme platonicien, mais il se donne à percevoir tel qu’il se vit et se dit au moment où il sévit. Pour cette raison, les paroles de la chanson rejoignent l’atmosphère du phalanstère si chère à Voltaire : « L’amour ça me tuera, ça me tuera si j’en manque un jour, l’amour ça me tuera, mais je préfère crever d’amour ».
Khalil Zamiti

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