Soumaya et Noureddine Ben Chehida, vétérinaires : Un métier qui a du chien!

Ils ont eu le privilège d’avoir pu réaliser leurs rêves d’enfant : être vétérinaires! Trouver l’amour des animaux les poussant à s’unir par les liens du mariage et avoir des enfants qui leur ressemblent. Ce couple est capable de comprendre le comportement des animaux dans leur métier qui requiert beaucoup d’écoute, d’attention, de patience et surtout de la passion.

La satisfaction de ces docteurs des animaux réside dans la joie qu’ils procurent aux propriétaires quand leurs animaux se portent mieux. Dr Soumaya Chouk et Pr Noureddine Ben Chehida puisque c’est d’eux qu’il s’agit, ont consacré leur vie humaine aux besoins d’une autre espèce qui ne peut pas dire où ça fait mal. Un signe clair du pouvoir de motivation unique de l’amour en matière de carrière.

Ce couple a toujours eu un lien particulier avec les animaux, Leurs défis quotidiens et les énigmes diagnostiques ! L’expression sur leur visage de ce chien quand ils  soignent, les chats qui ronronnent quand ils réparent leurs pattes cassées et quand cela  ne fait plus mal… Ils aiment la médecine vétérinaire à cause de tout ça!  affirment-ils. Nous avons rencontré ce merveilleux couple pour en savoir plus sur leur passion. Entretien croisé.

 

Et si vous aviez à vous définir ?

Dr Soumaya : Une digne fille de Bourguiba qui a réussi à faire un métier qui, à l’origine était surtout pratiqué par des hommes.  Nous étions à peine cinq ou six filles par promotion et je suis arrivée à m’imposer dans mes différentes fonctions.

Pr Noureddine Ben Chehida : Très content de ma carrière. J’ai voulu être médecin vétérinaire depuis mon enfance et je ne me suis pas arrêté là.  J’ai encore poussé pour être professeur de chirurgie à l’école vétérinaire.

Pourquoi chirurgien en plus?

Pour moi, la chirurgie c’est la vie! Et comme disait un de nos maîtres de chirurgie, le Pr Cazieu “Si je n’étais pas chirurgien, je serais sans doute assassin. Mais ne vous inquiétez pas, je suis déjà chirurgien (rires).

Sur un autre plan, j’ai aussi une carrière d’ex international de volley ball. J’ai évolué dans une prestigieuse équipe qui représente l’une des meilleures écoles de volley en Tunisie à savoir l’USTS (Union sportive de transports de Sfax).

Quel est vraiment votre parcours professionnel ?

Dr Soumaya Chouk : J’ai obtenu mon doctorat de médecine vétérinaire en mars 1986.  J’ai fait partie de la 6e promotion de l’ENMV de Sidi Thabet, par conséquent des toutes premières promotions, l’école ayant ouvert ses portes en 1974, la même année que les facultés de pharmacie et de chirurgie dentaire à Monastir.

En 1986, j’ai ouvert mon propre cabinet, mais pour des raisons personnelles, j’ai préféré rejoindre un poste dans la fonction publique.  J’ai rejoint la municipalité de Tunis où j’ai occupé successivement différents postes  suivant les besoins de la municipalité en tant que médecin vétérinaire chef de service du laboratoire de microbiologie alimentaire, médecin vétérinaire au parc zoologique, inspecteur de l’abattoir de Tunis durant dix ans, étant ainsi la première femme à avoir occupé ce poste si difficile et si contraignant. Ce n’était pas du tout évident de s’imposer dans ce milieu à 100% masculin, seule parmi les bouchers…surtout issue d’une famille de trois filles et d’un lycée de jeunes filles uniquement. Mais c’est dans ce milieu que j’ai appris à être intransigeante !

J’ai aussi exercé le poste de directrice de la protection de l’environnement de 2015 à 2019, année de mon départ à la retraite. Depuis 2017 à ce jour,  je suis dans la gestion de centres de stérilisation et de vaccination des chiens errants.

Quel parcours !  Une véto qui a vraiment fait le tour du poste de vétérinaire municipal. Et vous Professeur Ben Chehida, je pense que votre parcours est aussi riche ?

 Mon parcours est un peu different. Je suis avant tout professeur de chirurgie à l’école vétérinaire de Sidi Thabet ainsi qu’à l’école vétérinaire inter-Etats de Dakar et au Sénégal. Je suis Secrétaire géneral du Conseil de l’ordre des médecins vétérinaires de Tunisie, Président de l’Union générale des médecins vétérinaires arabes, Conseiller de l’Association mondiale des medecins vétérinaires des pays MENA, Directeur général de l’ Institut de la recherche vétérinaire de Tunisie, PDG de la Société hippique des courses et chirurgien à la clinique vétérinaire El Manar.

 Qu’est-ce qui vous a motivés vraiment à emprunter cette voie?  Quelles étaient vos ambitions ?

Dr Soumaya Chouk :

Mon grand amour pour les animaux !

Pr Noureddine Ben Chehida : Tout d’abord ma première ambition c’était d’être médecin vétérinaire. L’enseignement et la chirurgie des animaux viennent compléter cette première ambition.

Qu’aimez-vous dans ce métier qui vous rend si heureux? Un métier qui a énormément de facettes apparemment ?

 Dr Soumaya Chouk : Ce que j’aime dans ce métier, c’est avant tout sa polyvalence. En général pour tout le monde, être vétérinaire, c’est uniquement soigner les animaux.  Or, c’est beaucoup plus vaste ! La médecine avec ses différentes espèces, bovines,  caprines, canines, aviaires, sauvages et les NAC (nouveaux animaux de compagnie, tels que les reptiles…). Si le médecin traite l’homme, le vétérinaire traite l’humanité. Chaque espèce a son anatomie, sa pathologie…Ce sont des études plus difficiles que la médecine humaine  vu la diversité des patients. l’HIDAOA (hygiène et industrie des denrées alimentaires d’origine animale), la pharmacie vétérinaire et j’en passe… il faudrait écrire un livre sur ma passion

Pr Noureddine Ben Chehida : C’est d’être avant tout,  tout près des animaux, faire de l’enseignement et faire de la chirurgie.

Quelles sont éventuellement les difficultés  rencontrées, dans votre quotidien? Avez-vous  connu des désillusions?

 Dr Soumaya Chouk : La période la plus difficile pour moi a été celle passée aux abattoirs de Tunis, période pendant laquelle il fallait être au travail dès l’aube, travailler en pleine nuit et même durant  le mois de Ramadan…Difficile quand on a des enfants en bas âge à l’époque. Et dur de faire accepter aux bouchers les saisies de leurs viandes et abats.

Pr Noureddine Ben Chehida

Les difficultés représentent un naturel. Si tout est facile sans aucun accro, la vie ne serait pas appréciée à sa juste valeur. Pour les désillusions… non, je n’en ai pas eu.

Quel est votre ressenti actuel au sujet de votre métier ?

Je suis contente de voir ma profession évoluer en Tunisie.  Les cliniques vétérinaires se sont multipliées surtout avec l’amour et l’intérêt grandissants des Tunisiens pour les animaux. Mais d’un autre côté, je suis malgré tout inquiète de voir différents intervenants, qui n’ont rien à voir avec le métier,  s’imposer dans notre domaine, dans les inspections des denrées alimentaires d’origine animale…

Un exemple ?

Dans les années 80 par exemple,  nous étions plus que dix vétérinaires à la municipalité de Tunis et trois à l’Ariana. Ajourd’hui,  plus aucun vétérinaire à l’Ariana, la moitié à  Tunis et les retraités ne sont pas remplacés, ainsi, l’inspection ne se fait plus par des gens du métier.  Les règles d’hygiène ne sont plus très bien appliquées dans les établissements ouverts au public, vu l’absence d’inspection rigoureuse par des médecins vétérinaires. De même, beaucoup d’intrus  évoluent dans différents autres aspects de la profession. Or la santé humaine passe par la santé animale. On parle  actuellement de « one health » dans le monde. Par conséquent, si l’Etat veut assurer une bonne santé aux citoyens, il faudrait qu’il donne autant d’importance à notre métier qu’à celui du médecin humain.

À quel âge avez-vous commencé à travailler ?

 Dr Soumaya Chouk :   A 27 ans ! J’ai fait de longues études il faut bien le dire…  « Moi à 25 ans » répond le Pr Ben Chehida… (rires)

Quelles sont d’après vous les qualités nécessaires pour être véto ?

Être humain, humain et humain !

Pr Noureddine Ben Chehida : Un manuel travaille avec les mains, un intellectuel travaille avec la tête. La plupart des gens travaillent avec les mains et la tête, mais le médecin vétérinaire travaille avec les mains, la tête et surtout avec le cœur.  Le médecin vétérinaire est un artiste!

Quel est votre animal domestique préféré ?

Dr Soumaya Chouk :  Sans hésiter : le chien !

Pr Noureddine Ben Chehida : Les chiens mais aussi les chats!

Avez-vous déjà soigné un animal non domestique ?

Oui, pendant la période passée au parc zoologique où j’ai soigné des lions, des tigres, des singes…

Quel est selon vous l’animal qui a le plus de problèmes de santé ?

Dr Soumaya Chouk : Le cheval. « Il y a des individus plus sensibles que d’autres dans une même espèce mais je pense que le chevaux sont les êtres les plus sensibles certes aux maladies mais sensibles à tout! », ajoute le Pr Noureddine Ben Chehida.

Est-ce possible qu’un animal tombe dans le coma ?

Dr Soumaya Chouk :  Bien évidemment ! C’est exactement les mêmes pathologies que l’homme.

Pr Noureddine Ben Chehida : Effectivement, l’animal est un être vivant et tout être vivant peut tomber dans le coma.

Vous arrive-t-il de pratiquer des euthanasies ? Est-ce difficile pour vous ?

 Dr Soumaya Chouk : Oui,  depuis que je pratique dans des centres de stérilisation de chiens errants.  Quand je me trouve devant des chiens mordus par exemple.  Tout chien mordu est considéré comme chien suspect de rage. Bien évidemment, je  n’aime pas du tout pratiquer l’euthanasie, mais parfois obligée  pour abréger des souffrances ou par peur de transmission de maladies très graves comme la rage.

Pr Ben Chehida : Certes, c’est très difficile, mais il ne faut pas prendre la notion d’euthanasie comme étant un acte pour mettre fin à une vie, mais comme un acte salvateur pour soulager l’animal de souffrances insupportables!

Les animaux sont-ils parfois agressifs quand vous les soignez ?

Les animaux ne sont agressifs que lorsqu’ils se sentent menacés, or à l’ENMV, on nous a appris comment approcher les animaux.

Pr Ben Chehida : La notion d’agressivité n’existe pas chez l’animal.  Il s’agit plutôt d’une réaction de l’animal qui semble parfois être exagérée.  Ce sont leurs façons d’interpréter le danger qui rôde autour d’eux.  L’homme les qualifient d’agressifs et de sauvages, c’est insensé n’est-ce pas?

C’est comme quand l’homme attaque un lion, on dit que c’est un sport, mais lorsque le lion attaque l’homme, c’est une agressivité…

Dr Soumaya Chouk et Pr Ben Chehida : C’est à peu près cela…

 Les opérations sont-elles stressantes ?

Dr Soumaya Chouk : Bien sûr toujours un peu car toute intervention chirurgicale présente un risque.

Pr Ben Chehida : Tout est stressant et encore plus les interventions chirurgicales,  surtout celles faites à titre de convenance!

Quel est l’animal domestique que vous voyez le plus souvent et le moins souvent ?

Le chien, vu mon activité de stérilisation et vaccination contre la rage des chiens errants.

Pr Ben Chehida : Le plus souvent, ce sont les chiens, chats et chevaux. Le moins souvent, ce sont les Nac  (nouveaux animaux de compagnie).

Soumaya Chouk,  vous paraissez si jeune et pourtant vous êtes déjà à
la retraite. Comme si un veto ne devrait pas connaître de retraite.
C’est un peu vrai, car avec votre époux, vous continuez à soigner les
animaux. Je dirais même plus, vous venez d’être hissée à la place
suprême dans le monde pour le bien-être animal et ce,  par un prestigieux organisme international. Cela vous fait quoi? Peut-on en savoir plus?

 Dr Soumaya Chouk : En 2017, avec l’aide de mon mari, j’avais  créé le centre de stérilisation et de vaccination contre la rage des chiens errants. En 2019,  on a créé celui de l’Ariana, répondant ainsi à la demande du maire Fadhel Moussa.

Depuis nous faisons tout mon mari et moi pour convaincre les autres municipalités à faire de même.  Nous sillonnons le pays pour expliquer cette méthode aux différents maires.

Pour moi, il s’agit de la consécration de tous nos efforts pour faire adopter la TNR (Trapp, neutralising and return) en Tunisie et mettre ainsi fin à cette pratique cruelle qu’est l’abattage, pratiquée depuis des décennies sans aucun résultat. C’est aussi  la reconnaissance par un organisme international d’envergure d’une méthode pratiquée dans les pays développés pour se débarrasser des animaux errants, en arrêtant leur prolifération non en les abattant.

Espérons que ce prix décidera le gouvernement à généraliser la TNR et éradiquer ainsi la rage.  C’est seulement ainsi que nous pourrons atteindre le 0 cas de rage humaine d’ici 2030, comme le veut l’OMSA.

Est-ce possible ?

Pour atteindre ce but, il faudrait avant tout arrêter la prolifération des chiens errants et en vacciner le maximum.  Un travail de longue haleine mais efficace s’il est généralisé. Pousser également les personnes à faire vacciner tous leurs chiens et chats. Sensibiliser également les personnes à se faire très vite soigner en cas de morsure ou griffure et apprendre  aux  enfants comment se comporter avec les animaux à avoir plus d’empathie envers eux.

Pr Ben Chehida : Le prix mondial du bien-être animal récemment décerné à mon épouse et par ricochet à moi même est une consécration de plusieurs années de travail.

Votre meilleur souvenir Dr Soumaya Chouk ?

 C’était le jour de l’inauguration du 1e  centre de stérilisation de Tunis et aussi le jour où j’ai eu le prix mondial du bien-être animal le 3 novembre dernier.

Et le pire souvenir ?

 Beaucoup de mauvais moments et de mauvais souvenirs tout le long de ma carrière administrative. Ce n’est pas très facile de travailler dans une administration en Tunisie.

Pr Ben Chehida : Le meilleur souvenir pour moi,  c’était quand j’ai réussi à l’agrégation de chirurgie à l’école vétérinaire de Lyon le 14 décembre 1994.

Le métier que vous n’auriez jamais pu faire ?

 Dr Chouk : Tout métier a son charme.  Je ne voudrais blesser aucun corps de métier.

Pr Ben Chehida : Le métier que je ne pourrais jamais faire quand à moi, est celui de politicien.

 Une anecdote du monde animal ?

 Pr Ben Chehida : Cela se passait à l’école vétérinaire d’Alfort. Un chien est mort au cours d’une intervention chirurgicale et la propriétaire, folle de rage, est allée voir le chef de service le Professeur Bordet, une personne imposante sur tous les plans. La dame lui disait que c’est vraiment inacceptable que son chien meurt. Le professeur Bordet lui répondit d’un air sérieux : “Ecoutez madame,  je suis allé une fois dans ma vie à l’école de coiffure pour me faire couper les cheveux et voyez ce qui m’est arrivé.” Le professeur enlève sa calotte pour lui montrer sa tête complètement dégarnie.

La dernière fois où vous avez pleuré ?

Dr Soumaya Chouk : Le jour de mon départ à la retraite quand j’ai vu toute l’émotion de mon équipe.

Pr Ben Chehida : C’était au mois de mai dernier à l’occasion de ma sortie à la retraite (administrative) entre famille et amis. Plutôt des larmes de joie et d’émotion.

Noureddine Ben Chehida  vous paraissez si jeune et pourtant vous êtes déjà àla retraite. Comme si un veto ne devrait pas connaitre de retraite. C’est un peu vrai, car vous continuez à soigner les animaux.

L’âge ne se compte pas en nombre d’années… On continuera, mon épouse et moi, à travailler tant que la santé sera là.

Entretien conduit par Nadia Ayadi

 

 

 

 

 

 

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