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Hamma Hamami :Radhia mon nouveau combat

Cette année, le 39e anniversaire de leur mariage, célébré dans l’intimité tous les 29 août, n’ pas été fêté.  En 2020, Hamma Hammami le fête dans son cœur et dans le cœur de sa femme souffrante depuis quelque temps.  Il aura malgré tout toujours cette vibrante déclaration d’amour à celle qui n’a jamais quitté son cœur.
Dans un entretien poignant, celle qui l’a accompagné jusqu’au bout de son chemin, déroule avec pudeur le fil de leur vie commune avec photos, témoignages de proches,  amis et même des inconnus.
Si l’on est presque gêné d’entrer ainsi dans l’intimité de leur couple, on ne peut qu’être ému lorsqu’on écoute Hamma parler de sa femme Radhia Nasraoui.
Celui qui a toujours coulé des jours heureux dans son cher village d’Aroussa, loin de l’agitation de la capitale, se dote aujourd’hui d’un autre dur et long combat. Celui d’être au quotidien aux petits soins de sa femme.
Il a compris que même cette simple maison remplie de doux souvenirs et où il a élu domicile pas loin du Campus universitaire, ne le protégera plus sans doute des douleurs silencieuses  qui le rongent de voir ainsi sa femme… Ainsi, poursuit-il, conscient de ce qui l’attend encore : « Mon amour pour elle m’enveloppe d’une solide patience. »
Il a pris ce nouveau parti, de la chérir plus que tout, j’ai fait encore un choix, celui de vivre pour elle.  C’est lui qui s’occupe d’elle d’une manière exceptionnelle. « Radhia passe par des moments difficiles. L’amélioration d’après les médecins ne peut être que lente, très lente même. Je suis prêt pour cela, même si dans notre culture, c’est la femme qui s’occupe de l’homme. Je m’occupe de Radhia encore plus aujourd’hui sur le plan santé. Avec l’aide de mes camarades du parti des travailleurs au niveau de la Direction, j’ai adapté ma vie de militant politique avec la nouvelle situation de Radhia. J’arrive à assumer et pour moi,  c’est un nouveau combat. Il faut que ma femme dépasse ces durs moments.

/  Un homme qui s’occupe de sa femme malade, ce n’est pas très courant chez nous….

C’est sans doute notre milieu familial qui a été décisif avec ce milieu politique de gauche dont je suis issu également. Je suis né pourtant dans un milieu campagnard de l’Aroussa au Nord Ouest,  un milieu plutôt ouvert.  Je ne me souviens pas du tout avoir subi le sexisme durant mon enfance et mon adolescence.  Les rapports entre ma mère et mon père n’étaient qu’amour, égalité et surtout respect. A l’école du village en 1958, je me retrouvais toujours assis à côté d’une petite fille dans une classe mixte. Je me souviens de Saida,  ma camarade du primaire, fille de l’épicier qui me ramenait souvent des barres de chocolat. Au lycée de Mejez El Bab, les classes étaient également mixtes et je n’ai jamais ressenti une culture sexiste. Plus tard dans une culture socialiste, je ne peux pas être autre que ce que je suis. Un homme profondément convaincu de l’égalité des êtres humains.

Il est vrai que dans notre culture, c’est la femme qui s’occupe de l’homme malade ou qui vieillit. L’homme le fait rarement pour sa femme. On demande à sa mère ou à sa famille de s’en occuper. Cela dénote d’un esprit conservateur que je dépasse. Nous sommes en couple pour le meilleur et aussi pour le pire et je m’occupe de ma femme avec beaucoup de respect et d’amour avec notre fille Sarah que nous avons conçue alors que j’étais dans la clandestinité en 1994. Elle d’un grand soutien avec moi aujourd’hui. Il ne faut pas que ma femme se sente isolée ou diminuée. Je n’oublie pas aussi mes deux autres filles  établies à l’étranger. Elles appellent quotidiennement leur maman. Cela faisait des mois que Radhia ne sortait plus faute de pouvoir bien marcher. Aujourd’hui, elle sort tous les jours avec notre fille pour faire de la marche et arrive à faire 5 à 6 km. Une prouesse.

A la question de savoir si la maladie de Radhia pourrait être une petite conséquence de tout ce qu’elle avait subi du temps de la dictature, Hamma affirme que « ce n’est pas seulement une petite conséquence, mais une grande conséquence. Tous les médecins, de Tunis à Paris, confirment que la maladie n’est pas dû à un seul facteur mais elle est plutôt multifactorielle.  Radhia n’a pas de tumeur, ce n’est ni l’Alzheimer, ni une aphasie. Elle a une sorte de lenteur remarquée lorsqu’on lui parle. Ce que les médecins appellent « un retard de réponse ». Nous faisons tout pour qu’elle retrouve la santé. La vie de l’être humain est un combat dans n’importe quel domaine. Je  me souviendrais toujours d’Ernest Hemingway qui a déclaré que « l’homme peut être détruit mais pas vaincu ». Tant que l’amour enveloppera mon être, je ne serais pas vaincu.

Il ya aussi l’amour des amis et du peuple. Ces derniers temps, un petit paysan de 94 ans avait toujours apprécié Radhia sans le connaître. Il avait entendu qu’elle était aujourd’hui souffrante et il en était très triste. Il avait eu écho que je déjeunais parfois chez un restaurateur lorsque je passais par le coin pour aller à Bouarada sur la route de Mejez El Bab. Le vieux paysan est allé le voir pour lui dire qu’il avait du bon miel qui pourrait guérir Radhia et s’il  pouvait me contacter pour récupérer le pot du précieux élixir. J’ai été ému lorsque le restaurateur m’a envoyé le pot de miel. Radhia en prend tous les matins.

/ Vous avez reçu plusieurs personnalités qui ont voulu voir Radhia. Laquelle de ces visites qui vous a le plus marqué ?

Effectivement, j’ai reçu la visite d’Elyes Fakhfakh, du ministre de la Défense, de la ministre de la Femme, et même de Kaïs Saïd qui s’est longtemps entretenu avec Radhia. Noureddine Tabboubi vient la voir régulièrement, car il considère que Radhia est la fille du syndicat. Mais le plus touchant pour moi, c’est souvent des gens anonymes qui s’inquiètent pour elle et qui demandent de ses nouvelles. J’ai été touché par ce paysan inconnu de 94 ans qui lui a envoyé son pot de miel…

/ Il paraît que c’est vous qui faites la cuisine ?

Dès le début,  Radhia ne savait pas cuisiner. C’est moi qui prépare à manger et en core plus maintenant. Radhia a réalisé un seul plat au début de notre mariage. Je revenais tard le soir d’une longue réunion et en rentrant, je sentais une odeur d’omelette. En soulevant curieux, le couvercle de la poêle, j’ai été surpris de voir une épaisse masse ronde et haute. « J’ai ajouté de la farine pour que l’omelette se maintienne… » m’avait dit Radhia un peu confuse. Depuis, je lui avais interdit la cuisine (rires) sans omettre également de dire à sa mère, «Lemra ghachitouni fiha…».

Un jour, ma femme avait surpris Oussayma ma fille dialoguer avec elle-même. « C’est quoi cette famille ?  La femme ne sait pas cuisiner, c’est l’homme qui cuisine, la femme travaille, le mari est chômeur et en prison, la femme fait le chauffeur, l’homme ne conduit pas et c’est la femme qui fait le chauffeur… » (Rires).

« Radhia adore le couscous au poisson. Je sais préparer le couscous de 15 façons différentes. Mais pour moi,  cela est insuffisant, car j’ai un livre intitulé les 100 couscous du Maghreb et j’en suis encore loin. »

/  Avez-vous réclamé des dédommagements comme l’ont fait certains ?

Ni moi, ni Radhia n’avions jamais réclamé des dédommagements de tout ce que nous avons subi du temps de la dictature. Il s’agit d’une position personnelle. Pour moi, le seul dédommagement qui m’intéresse, c’est que je suis toujours là avec Radhia et nous avons pu enfin voir la fin d’une dictature. C’est la suprême récompense. Avec ça,  certaines rumeurs circulent que nous avons eu un large pactole.

/  Comment voyez-vous la Tunisie aujourd’hui ?   

Elle est en crise mais je ne suis pas très surpris de cette situation. En revenant à l’histoire des révolutions, le changement a été radical autant sur le plan politique qu’au niveau social, culturel et des mentalités. Ce n’est pas une chose aisée.

En Tunisie, on peut parler d’un seul véritable acquis fiable de cette révolution, c’est la liberté, sinon rien n’a changé. Au niveau du pouvoir politique, il est toujours entre les mains de cette classe qui dominait au temps de Ben Ali. C’est ce qu’on appelle «Assamassira »  qui détiennent tout. Une minorité qui ne dépasse pas les 15 familles. Le pouvoir politique a tout pourri, le Parlement, les partis, les médias…le parti d’Enahdha qui arrive au pouvoir avec une lutte intestine.. Il est normal que le peuple soit si déçu. Mais au lieu d’être déçu, il faudrait plutôt continuer le combat. Nous avons besoin d’une véritable nouvelle étape de cette révolution qui mènera réellement le peuple au pouvoir.  Une réponse aux aspirations des Tunisiens. Nous sommes en phase de crise difficile et les Tunisiens se trouvent dépassés autant au niveau de la présidence qu’au niveau du gouvernement jusqu’au Parlement. C’est pour cette raison, je considère que c’est au peuple de bouger. Il s’est libéré de Ben Ali, il doit aujourd’hui se libérer du régime en place.

/  Et la gauche après le séisme des élections ?

« Robba Dharaten Naffia » (Rires). Il est vrai que la gauche a perdu des élections mais pour le Parti des travailleurs, c’est une occasion de faire un bilan.

/  Comment se porte le Frond populaire « Jabha chaâbia » après la guerre fratricide?

Le Front populaire en France n’a duré que deux ans. En Tunisie, il a duré sept ans. Une grande performance. Les Fronts populaires sont un genre, un cadre de travail en commun et ont une durée de vie. Il est là pour réaliser des tâches bien précises. Il est vrai que le Front populaire n’a pu dépasser sa propre crise. De grandes divergences eurent lieu depuis 2014 et surtout en 2016.  Les principales questions étaient surtout le rôle du Frond populaire…. »

Hamma Hammami, se lève un instant pour nous ramener une vaste assiette garnie de raisins, de pommes, de dates… « Ce sont des fruits bio de ma région natale » nous dit-il fièrement. Et arrive le moment de parler même d’amour au temps du Corona. Un livre qu’il a déjà écrit et publié. « Mon amour pour Radhia est encore plus fort et le confinement vécu avec elle, j’y étais déjà habitué du temps où je l’étais durant la dictature. »

Jours et  nuits, il adopte ce courage à deux mains pour dire à Radhia qu’il sera toujours là pour elle… pas que pour le meilleur… « Je n’oublie pas à quel point elle a été mon  bonheur et ma lumière qui continue encore à se projeter et éclairer notre destinée. Tel le médecin  qui soigne, l’avocate qu’elle est, m’assiste encore même si c’est moi qui l’assiste aujourd’hui. »

Hamma  a tenté de faire bonne figure, en dissimulant ses souffrances sous un masque tendre. A aucun prix, il ne veut étaler sa faiblesse. Autour de la large table du salon où il venait de nous préparer un excellent café, il insiste sur le fait que la  «  seule chose que tu peux faire, c’est donner de l’amour sans rien avoir en retour » dit-il ému jusqu’aux larmes.  Ce n’est vraiment pas facile d’en parler, c’était beaucoup plus facile d’écrire parce que pour moi, écrire…c’est extirper plus aisément mes sentiments…. ». Avant d’être pris encore une fois d’émotion, il confie la  lettre qu’il avait rédigée à Rahia un jour et qui est toujours aussi actuelle aujourd’hui. « Radhia chérie, tu sais à quel point je t’aime et à quel point je suis attaché à toi. Les difficultés de la vie n’ont fait que renforcer cet amour et cet attachement. Tu es une femme exceptionnelle. Je n’aurais jamais souhaité autre chose que de te rencontrer et continuer à vivre avec toi. Je t’aimerai jusqu’à l’infini. Tu me dirais mais quel infini alors qu’il y aurait toujours une fin pour l’être humain ? Je te répondrais que ton amour profondément ancré dans mon être, m’accompagnera dans ma dernière demeure, s’y répandra dans tous les coins et allègera ma solitude dans mon repos éternel… Et comme ça, tu seras ma protectrice aussi bien dans ce monde que dans « l’au-delà ».