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Ces médecins à la conquête des arts…

Qui a dit qu’on ne pouvait pas être luthiste ou violoniste et cardiologue, écrivain et dermatologue, biologiste et poète, ou encore chanteur et ophtalmologue? Une rencontre suivie d’un débat riche et enrichissant eut lieu dans l’espace feutré de la maison de la Culture Ibn Rachiq sous le thème « Créateurs…médecine et arts ». Et ils venus, ils étaient tous là, les Docteurs Abdelfatah Abid, Riadh Rekik, Tahar Ben Ghedhifa, Samir Berhouma, Rihab Jbali, Slim Arbi, Cyrine Abid, Mouldi Farouj, Abdessamed Touati, Moez Ben Salem, Zohra Mehouachi, Naoufel Rhaiem…
La belle démonstration qu’il y a bien des médecins, jeunes et moins jeunes bien capables de pratiquer une activité artistique parallèlement à leurs activités professionnelles.

Dans une organisation parfaite de logistique et de sécurité anti-covid, la première partie de la rencontre modérée par Hatem Ben Amara s’est déroulée avec l’expérience personnelle des différents médecins.
Les médecins artistes ont tous affirmé que leur passion parallèle leur apporte beaucoup de réconfort et d’équilibre au quotidien. « Un médecin vaut plusieurs hommes » comme l’avait dit Homère. Même si les médecins occupent une place privilégiée dans la société, leur position est extrêmement exigeante et complexe, mais cela ne les empêchent pas de pratiquer un autre art.

La médecine est un art comme la musique. « J’ai choisi la musique puis la médecine confie la cardiologue Cyrine Abid qui parle du rythme cardiaque comme elle parle du rythme d’une chanson. J’ai choisi le domaine de la cardiologie car je suis le rythme du cœur comme celui la musique ».
Cyrine Abid, même si elle n’a pas eu tout le temps qu’elle aurait souhaité pour jouer du violon pendant ses études de médecine comme lorsqu’elle était petite, a tout de même réussi à compléter une maîtrise en violon avant d’être diplômée en médecine. « Durant le résidanat, c’était devenu presque impossible de poursuivre, mais mon idéal avait toujours été de continuer une carrière de violoniste, de jouer avec d’autres gens et de pouvoir être avec des professionnels. »
Pour son père Mohamed Abid, luthiste de talent, jouer de la musique est plus qu’une passion, c’est un besoin viscéral. Il avait ressenti tardivement qu’il aurait voulu être médecin vu les bienfaits de la musique sur les personnes. « La musique était utilisée à des fins médicinales. Des phonographes étaient utilisés au bloc opératoire comme moyen de réduire l’anxiété des patients qui étaient en attente d’être opérés pour les endormir ou les anesthésiés même. .. »

Il confie que lorsqu’il était tout petit, il se souvient d’une parente qui lorsqu’elle était malade et alitée, demandait l’organisation d’une « hadhra » qui lui donnait cette envie de danser. Elle rentrait même en transe trempe de sueur. Elle s’endormait alors jusqu’au matin pour se lever en pleine forme. Aujourd’hui, c’est un peu tard pour moi affirme le Mohamed Abid, de penser que la médecine aurait complété mon don pour la musique. ».
Sa fille Cyrine présente sur scène a pu réaliser le rêve de son père en étant à la fois musicienne et médecin. Etudiante et durant son résidanat, elle avait comme professeur le Dr Fekria Choyakh chef de service de cardiologie à Tunis. Un jour, Cyrine avait confié les petits soucis de santé de son père. Une rencontre eut lieu avec le Dr Abdelfatah Abid qui n’est autre que l’époux du Dr Fekria Abid. Depuis les deux Abid, le musicologue et le cardiologue sont devenus de grands amis. « En fin de compte, affirme Cyrine, je crois que c’est mon père qui fut également du bien au cardiologue. »

« Même si la médecine est quelque chose de passionnant, elle peut être difficile par moment. La musique permet une échappée bienfaisante. Elle est un médium extraordinaire pour décrocher complètement. C’est une belle façon d’équilibrer le côté, rationnel scientifique. .. » affirme le Dr Naoufel Rhaiem. « La musique permet de dire en notes ce qu’on n’est pas capable de dire en mots».
Mais certains médecins deviennent des érudits en écriture. C’est le cas de ce dermatologue présent qui écrit et décrit ses voyages dans le monde entier. Ecrire est pour lui une sorte « d’hygiène de l’âme » Dans mes livres, il mets en scène ses impressions, ses propres descriptions, ses propres expériences, questionnements, ses désirs… ses passions de découvertes renouvelées. Le métier d’écrivain le met aussi en contact avec des créateurs passionnés et avec des lecteurs. Le processus de création est régénérateur et permet de mettre en perspective le stress engendré par le travail de médecin. « Etre écrivain et médecin ne n’est pas contradictoire. Pour moi, il s’agit de deux aspects d’une même démarche d’observation et de compréhension des hommes et de la société. »

Les médecins créateurs, jouissent du rare privilège de vivre deux mondes. Plusieurs d’entre eux poursuivent des quêtes artistiques en même temps que leur pratique. Il est probable que cette situation devienne de plus en plus fréquente affirme une sociologue présente dans la salle, les nouvelles générations de médecins peuvent choisir de mener une vie plus équilibrée que leurs prédécesseurs. » affirme Naoufel Rhaiem.

« Celui qui n’est pas devenu un artiste et qui a choisi une profession non artistique vit un manque dans sa vie, affirme Mohamed Abid. »
Si on choisit la médecine, pourquoi cela exclurait-il de choisir aussi les arts? Est-ce que tous les médecins ont, eux aussi, toujours rêvé secrètement de tout quitter pour s’adonner à leur passion artistique? « Non avait répondu Cyrine Abid, j’ai aussi besoin de mon stéthoscope que de mon violon qui sont mes rythmes vitaux. »

« La musique est antérieure au langage, l’Homme a probablement chanté avant de savoir parler. La musique est instinctive et animale. Prenez le soin d’observer et d’écouter les oiseux chanter seuls ou en chœur … » affirme le Dr Abdelfatah Abid, chirurgien cardiologue et luthiste.
« La musique joue un rôle considérable dans le développement du langage et probablement aussi dans le développement de l’intellect. En médecine la musique était utilisée initialement par le thérapeute comme moyen pour rentrer en communication avec le patient.
Maintenant on parle de la musique qui soigne. Dans mon cabinet affirme le Dr Cyrine Abid, il y a toujours un fond de musique. Un patient qui vient me voir est certainement angoissé et stressé. La musique calme la douleur, réduit l’anxiété et apporte des bénéfices cognitifs »

« La musique peut être efficace dans le traitement des maladies neurodégénératives comme l’Alzheimer et le parkinson. Elle contribue aussi à réhumaniser la relation soignant-patient et le patient avec lui-même. Le cerveau peut se réadapter avec la musique, affirme Naoufel Rhaiem. « Dans le règne animal on parle aussi de pouvoir dompter grâce à la musique. Observez le cobra envoûté devant la flûte du charmeur de serpents.

Le Dr Riadh Rekik, ophtalmologue qui allait clôturer par un concert la deuxième partie de cette rencontre, affirme que sa vie est aussi rythmée par la musique en général et par le chant en particulier. Pour lui, il ne suffit pas d’opérer simplement dans une clinique, mais de mettre également à l’œuvre ses talents d’artiste.
Dotée d’une voix à faire pâlir d’envie les meilleurs chanteurs, il chante comme personne le répertoire de Abdelhalim Hafedh. Il se produit souvent sur scène avec les deux clubs de musique Abid. Un homme chaleureux et passionné qui traverse la vie en musique.

« Depuis tout petit, je suis attiré par la musique. J’avais à peine 7 ans, quand je m’arrêtais net devant la télévision pour admirer ce chanteur égyptien. Je me suis laissé incroyablement emporté par sa voix. Depuis, je l’ai dans la peau. Il ne se passe pas un jour sans que je chante son répertoire. Et cela continue jusqu’à ce jour. Par ailleurs, je ne me voyais pas vivre sans musique. .. ».

Durant plus d’une heure, le Dr Riadh Rekik enveloppa l’ambiance en faisant revivre merveilleusement le ténor du Nil.

Nadia ayadi