Leila Toubel « Le succès met du baume à mon âme écorchée… »

Le César de la meilleure comédienne lui tendra toujours les bras et l’attendra après chaque nouvelle création continuellement plus forte. Dans quelques semaines, elle sera de retour sur scène en Tunisie et à l’étranger.  Pour l’heure, nous recevons une femme qui ne choisit pas ses rôles pour la gloire, le fard à paupière et les pages people des magazines, mais plutôt pour que passent, à travers eux, des messages bien sentis,  les messages qu’elle a envie de porter,  car elle, c’est Leila Toubel, une femme qui pense et qui le fait savoir. Elle aime sans aucun doute les projecteurs de la scène,  mais pas trop être sous les projecteurs des médias. Malgré un agenda chargé, elle a accepté de se confier à Femmes de Réalités.

Si  toute petite, le cinéma lui a déjà fait les yeux doux, le théâtre lui, reste sa grande passion.  Elle ne s’y plonge pas à moitié. La demi-mesure cela n’est pas vraiment son genre.  Une femme entière excessive même qui fait de la  lutte ce qu’elle a envie de faire.  Un combat qu’elle mène et qui ne date pas d’hier…. Entretien.

 Si vous aviez à vous définir, vous diriez quoi ?

La femme, la citoyenne et l’artiste que j’ai choisi d’être. Je ne suis personne, c’est ainsi que rien n’a pu faire de moi ce que je ne suis pas.

Parlez-nous un peu de votre parcours académique et comment êtes-vous arrivée au théâtre ? Comment vous est-elle  venue l’envie d’en  faire ?

 Je n’ai pas eu une formation académique, je suis autodidacte, et je pense que je ne suis pas allée vers le théâtre, c’est plutôt lui qui a réussi à me séduire et m’attraper. Plus qu’une envie, le théâtre est un destin, une rencontre et une grande histoire d’amour qui a commencé depuis la maternelle quand j’ai joué le rôle d’une fleur qui s’ouvre et se ferme au gré des saisons. J’avais 4 ans, avec mon costume de papier crépon, devant le public des parents, quelque chose est née en moi.  Après est venu le choix de faire du théâtre un combat, de lui consacrer toute ma vie parce qu’il donne à voir, à penser, à imaginer, à réfléchir, à questionner, à émouvoir, à construire, à débattre et à respirer.

Auriez-vous une anecdote sympathique qui s’est déroulée lors d’une répétition    ou représentation ?

Lors d’une représentation de « Solwen » au festival de Sousse au théâtre de plein-air Sidi Dhaher, un chat s’est invité sur scène et s’est installé sous les feux d’un projecteur de lumière. Il a passé un moment à me fixer puis a commencé à suivre mes déplacements comme s’il connaissait le spectacle. C’était très marrant.

Mais d’où vous vient votre côté engagé, rebelle et fort, qui s’impose ou qui veut s’imposer dans une société masculinisée ?

Je pense que l’engagement est lié à notre vision du monde, notre sensibilité et notre philosophie quant à ce bref passage qu’est notre vie. L’engagement vient d’un sentiment qui provoque une réaction et engendre une action. Mon engagement n’est pas forcément contre une société masculinisée où je veux m’imposer en tant que femme, c’est un engagement contre l’injustice, les inégalités, la corruption, la misère, l’intolérance et le terrorisme. En somme c’est un engagement pour une société émancipée où les citoyennes et les citoyens jouissent de la liberté et de la dignité, imbibés d’un sentiment de fierté d’appartenir à ce bout de terre et d’apporter une pierre à l’édifice. Mon engagement est politique parce que je suis follement amoureuse de mon pays, il est artistique parce que le théâtre c’est ma vie et mon arme, et il est esthétique parce que nous avons besoin de beauté pour véhiculer l’énergie de la réussite, de l’espoir, et pour contrecarrer ce tsunami de laideur, de médiocrité et d’indécence dans lequel nous nous débattons depuis ces onze dernières années.

Y a-t-il une pièce qui vous a particulièrement épuisée ?

Toutes les créations sont dures à porter, à mener et à faire aboutir. Avec la passion et le plaisir,  il y’a une grande souffrance. La création sort de ma chair, elle se nourrit tous les jours de mon énergie, de mes sentiments les plus fous, de mon corps, de ma force et de ma fragilité, t c’est très épuisant. Mais mon dernier spectacle Yakouta m’a particulièrement épuisée.  La  création a été marquée par des événements malheureux, il y’a eu la première vague de la Covid où j’ai dû interrompre les répétitions, Aloulou, mon papa nous a quittés, après,  il y’a eu le départ de ma grande amie Zeineb Farhat, la première au Festival International de Carthage reportée à cause de la troisième vague… Je ne sais pas comment j’ai pu me relever de tous ces drames et enfanter Yakouta qui a déjà fait son petit chemin en Tunisie, à Genève, Paris et Bruxelles.

Un succès qui réconforte malgré tout….

Le succès met du baume à mon âme écorchée, j’attends avec impatience les prochaines représentations, les 25 et 26 février au Quatrième Art et aussi le 12 mars à Liège. L’été viendra et je pourrai enfin enlacer les plus belles scènes du monde, Carthage et Hammamet.

Vos pièces sont souvent provocantes. Avez-vous reçu une quelconque menace ?

Oui, mais rien ne peut m’arrêter. Y’a-t-il plus beau que de mourir pour une noble cause, pour une patrie.

 Est-ce que le cinéma ou la télé vous attirent ?

Très jeune je voulais faire du cinéma, je passais beaucoup de temps dans la cabine de projection du cinéma le Colisée d’Hammam-Lif.  Le mari de ma tante était projectionniste,  je regardais les films de la petite fenêtre au milieu du bruit saccadé de la machine et le craquement du kaki sous mes dents. J’étais impressionnée jusqu’à la stupeur de voir toutes ces personnes plaquées sur une bobine noire devenir des héros sur un écran géant. Ma déception fût grande quand je courais vers l’écran blanc pour toucher ces hommes et ces femmes et que mes mains se heurtaient au tissu moucheté de l’écran. L’envie de faire du cinéma s’est très vite dissipée. Dans ma carrière de comédienne j’ai eu des propositions qui ne m’ont pas intéressée que ce soit dans le cinéma ou à la télévision, et puis le théâtre m’a toujours comblée, c’est l’art vivant par excellence qui me permet de croiser le regard d’un spectateur enfoncé dans son fauteuil au milieu d’une salle obscure.

Vous passez avec une aisance déconcertante du drame à la comédie. Comment choisissez-vous vos rôles ?

Mes sources d’inspiration sont la nature et le quotidien. Tous les jours et en une seule journée, nous passons sans transitions d’un état à un autre, de la colère à l’apaisement, de la joie à la tristesse, de la peur à la sérénité, d’une crise de larmes à un fou rire et nombreux sont les exemples. Dame nature est aussi dans cette aisance déconcertante, elle passe de la grisaille à un soleil éclatant, des feuilles mortes au printemps, des fois en seulement quelques heures nous traversons les quatre saisons en courant, en marchant ou en dansant.  Mon corps et mes cinq sens sont en connexion permanente avec toutes les énergies autour de moi, telle une éponge, je me laisse traverser par tout ce qu’elles dégagent.

 Comme la nature, vous êtes naturelle et sincère ?

Je n’aime pas beaucoup le mot sincérité dans le théâtre mais c’est mon cas, je ne joue pas un rôle, je suis en effet sincère que ce soit dans la phase de l’écriture ou quand je suis sur scène. Il parait que cela se sent et le public accepte mon invitation à partager mon voyage le temps de la représentation.

 Vous qualifiez votre relation à l’écriture, comme une vibration et un accouchement en douceur… c’est-à-dire ?

L’écriture est un acte solitaire et très intime.  Je  suis la seule à entendre cette voix intérieure qui fait vibrer mes émotions en injectant des voyelles, une douleur qui a un nom, des images haletantes, une déclaration d’amour, le goût d’un échec et des points d’exclamation. Il y a ce moment unique de la construction du drame entre moi et moi, moi et le personnage qui est à la fois l’autre moi et mon autre. L’écriture est une phase particulière de contemplation, de recherche, de doute et d’extase jusqu’au moment où vient le moment de l’accouchement pour une délivrance pleine de douceur. Ceci étant, je suis dans un questionnement inlassable concernant l’écriture, la création et l’interprétation. Je ne cherche ni la vérité ni l’excellence, je refuse d’être cantonnée dans des concepts, des techniques et des formes bien définis.

Quelle serait une journée type dans la peau de Leila Toubel ?

Prenons le jour d’une représentation. Un réveil entre 3h et 4h du matin, préparer un petit déjeuner typiquement tunisien avec plaisir et amour, écouter le silence de la fin de la nuit pour écrire, ouvrir les volets et accueillir à bras ouverts le jour, dire bonjour à Boukornine,  vérifier qu’il n’a pas bougé d’un pas et conter l’espoir. Prendre la route – en passant par la corniche – vers le théâtre où le spectacle va avoir lieu. Toute la préparation physique, l’italienne, le filage technique, le trac, les dernières vérifications scéniques, le maquillage, le trac qui grandit, une équipe formidable attentive à tous les détails… Le  moment interminable est insupportable dans les coulisses quelques minutes avant le spectacle. La scène, les lumières, la musique, le public, la transpiration, les moments de grâce et les applaudissements. Le retour à la maison – en passant par la corniche – mais dans l’autre sens, une douche chaude, le corps lâche prise et fond dans les bras de la solitude, du sommeil et du rêve.

Au fond, quelle envie poursuivez-vous à travers vos choix de vie ? Si on pouvait remonter le temps, auriez-vous fait les mêmes choix ?

L’envie d’être une bonne personne pour les autres et pour mon pays, c’est le fondement de mon existence.  Si on pouvait remonter le temps je prendrais le même chemin mais en exigeant de moi d’être moins excessive. Je suis une personne de tous les excès, que ce soit dans le travail ou sur le plan affectif et émotionnel. Je n’ai jamais pu, su, voulu doser et plusieurs fois j’y ai laissé des plumes.

Vous avez dit un jour que « mon pays dort mais ne rêve plus… » Rêve-t-il aujourd’hui ?

J’ai écrit ce poème en 2006 et je l’ai repris après la révolution quand notre rêve a été confisqué et violé. Le pays rêve encore plus haut… au fait,  il n’a jamais cessé de rêver. Il y’a eu des moments où rien n’allait plus, tout partait en miettes,  le pays se noyait dans les eaux les plus troubles et les plus profondes. Mais le rêve de ce beau petit pays s’avère tenace et invincible.

Un rêve possible ?

Pour participer à ce rêve collectif et le rendre possible, j’ai fondé le programme Dreams Chebeb. Un programme de soutien à la création artistique des jeunes tunisiennes et tunisiens, âgés entre 18 et 30 ans dansles 24 gouvernorats de la Tunisie. 26 projets ont vu le jour lors des deux éditions précédentes et 329 jeunes de plusieurs régions ont été touchés par ce programme. Nous sommes en pleine préparation de la troisième édition.  C’est grâce au soutien indéfectible de la Fondation Doen que nous continuons à faire notre part pour sauver cette jeunesse de la désillusion et de la désespérance.

Lors des dernières élections présidentielles, vous avez soutenu Kais Saied. Vous le soutenez toujours ?

Oui, absolument. J’ai toujours pensé et dit qu’un homme intègre, même s’il est un peu fou, est incapable de faire du mal. À part ses ennemis qui ont massacré et ruiné le pays ses onze dernières années et qui font tout pour le diaboliser aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, qui peut contester l’honnêteté et la droiture de notre Président ? Je peux me tromper, dans ce cas je n’hésiterai pas une seconde à contester et condamner ses dérapages et je reprendrai le chemin de la rue pour manifester vêtue de mon drapeau rouge et blanc.

Quel est le métier que vous ne pourrez jamais faire ?

Ministre ! Je suis du genre à renverser la table et un poste politique m’empêcherait de le faire.

Vos artistes nationaux et internationaux préférés ?

La liste est longue entre artistes nationaux et internationaux, des autrices et auteurs, des comédiennes, des acteurs, des chorégraphes, des danseuses, des compositeurs, des chanteuses, des poétesses, des peintres…  Je suis donc mal à l’aise de citer des noms, parce que mes artistes préférés sont toutes celles et tous ceux dont les œuvres libèrent nos corps et nos esprits, réparent ce qui est fracturé en nous, nous réconcilient avec nos blessures, ouvrent devant nos yeux des voies insolites et nourrissent notre soif de l’impossible.

Quel serait pour vous l’homme idéal ?

Beau, grand, riche, élégant et bienveillant…(Rires). Je plaisante. L’idéal n’existe pas, mais un homme est un homme par son humanité et ses valeurs : l’humilité, la sincérité, l’abnégation, la compassion et le don de soi. L’homme idéal est celui qui travaille et entreprend pour embellir sa vie et celle des autres. L’homme idéal est celui qui aime et qui sait le dire, l’écrire et le crier.

Vos héros dans la vie ?

Chokri Belaid, mon martyr héros.

 Auriez-vous des conseils à donner à des personnes qui rêvent de faire du théâtre ?

Rêvez, et accrochez-vous à vos rêves, sinon vous êtes perdus. Soyez libres et insoumis.  Franchissez les lignes rouges et brisez les tabous.  Le  théâtre ne peut pas cohabiter avec la résignation et la peur. Faites de la scène un refuge, une amie, un amour, un lieu fantastique et sacré !  Une histoire invraisemblablement vraie, elle vous le rendra merveilleusement bien, je vous le promets.

Votre meilleure façon de faire un break ?

Les breaks me dépriment, donc pour faire un break je travaille.

Vos conseillers, vos confidents ?

Le Mont Boukornine est incontestablement mon conseiller le plus tendre et le plus compétent, en m’enlaçant tous les matins, il me conseille de rester fière, pure et debout. Quant à ma confidente qui m’écoute avec toute l’attention et la bienveillance depuis de longues années, c’est la plage d’Hammam-Lif qui a tous mes secrets, mes larmes, mes cris de colère et de joie. Je l’aime, elle ne m’a jamais rejetée, elle ne m’a jamais jugée, elle m’envoie des coquillages au bout des vagues et emporte mon désarroi.

Où est-ce que vous vous voyez dans une dizaine d’années ?

Là où je suis née, là où j’étais il y’a quelques années, là où je suis aujourd’hui devant les portes de la ville, à semer les graines de l’amour et attendre l’arrivée du printemps.

Y-a-t-il une question que nous ne vous avons pas posée et à laquelle vous aimeriez répondre ?

Oui….  Si vous décidez de partir, quel pays choisirez-vous ?

Alors quel serait ce pays  si vous devez partir un jour?

Le jour où je déciderai de partir, ma destination sera la Tunisie !

Entretien conduit par Nadia Ayadi

 

 

 

 

 

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