Sonia Ben Salem est une jeune étudiante exceptionnelle, elle est diplômée de l’Ecole Supérieure d’Architecture, d’Audiovisuel et de Design. Pétillante de vie malgré le parcours plus ou moins malheureux dans sa vie privée depuis la mort de sa maman. Heureusement qu’elle a trouvé une deuxième formidable maman en la personne de sa grand-mère. C’est à elle qu’elle doit tout et plus particulièrement l’amour de la musique tunisienne. « Sousou » comme elle aime  l’appeler, chantait presque à longueur de journée dans la cuisine en écaillant les poissons frais de l’Ile de Kerkennah et même dans les mariages précise Sonia. C’était la star en majuscule. Saliha, Riahi, Jamoussi, Cheikh Efrit… Elle connaissait toutes leurs chansons par cœur ! Le mémoire de fin d’étude de Sonia Ben Salem en est beaucoup influencé. Elle a voulu en savoir plus sur ce patrimoine musical si riche en faisant des recherches sur le sujet. Elle était un peu frustrée car les archives tunisiennes n’en sont pas très riches par contre. C’est alors qu’elle décide de réaliser elle-même un ouvrage dans le domaine. Pour en savoir plus, nous l’avons rencontrée.

« La renaissance du livre dématérialisé à travers la chanson mythique tunisienne » est l’intitulé d’un mémoire exceptionnel… Pour une aussi jeune étudiante, comment avez-vous eu l’idée de retrouver le chant des temps anciens  et surtout dans un support papier?

 Le livre papier à toujours été ancré dans nos habitudes, il est le meilleur moyen pour l’apprentissage, le développement mental et l’expression orale. Pour développer le goût de la lecture, il faut créer un environnement physique et psychologique propice, cela commence parfois par ôter ce qui fait obstacle à la lecture: portable, télévision, ordinateurs…Mais l’ennemi direct du livre reste le livre électronique.

Comment cela ?

Le  numérique mène aujourd’hui la guerre  au papier dans l’univers des livres, L’apparition de l’informatique pourrait bien constituer dans cette évolution des supports du livre une coupure qui se manifeste de deux façons. D’une part la lecture d’un livre sur écran d’ordinateur,  prive le lecteur de l’appréhension physique de son volume. Le texte est réduit à une surface lisse sans profondeur. Le livre n’est plus un objet que l’on tient dans la main. Il forme un dispositif mouvant au sein duquel le lecteur doit inventer de nouveaux repères. Par ailleurs, le livre papier entretient avec le lecteur une relation sentimentale développée par exemple une simple odeur de papier et d’encre. Il est considéré comme étant un média chaud par les spécialistes contrairement au livre numérique qui est qualifié de « froid et rigide ».

Qu’est ce qui a changé avec l’outil informatique dans le processus de la lecture ?  

 L’intégration de l’outil informatique change avec chaque nouveau support. L’histoire du livre en témoigne : Du papyrus au codex, puis au livre imprimé, les modes de lecture ont constamment changé avec l’évolution de l’objet de lecture. Le lecteur possédant une culture livresque traditionnelle doit donc adapter ses pratiques de lecture aux médias numériques. Il doit probablement en créer de nouvelles. Même  si le livre numérique prend de plus en plus de place dans l’espace global de la lecture, les opinions quant à leur potentiel divergent encore et restent sceptiques.

 Vous vouliez démontrer quoi exactement ?

 Je  voudrais montrer à quel point la modernité s’impose à nous comme une conséquence de notre propre nature quitte à oublier les bases et les valeurs de notre existence. La question se pose comment malgré les nouveautés technologiques, les lecteurs reprennent goût au rapport sensuel avec la reliure? Sans compter le plaisir éprouvé quand on parcourt une bibliothèque réelle…Le livre réussira t’il à s’imposer dans ce monde virtuel ?

L’objet de votre projet de livre est par conséquent orienté vers ce sens  mais doublement utile car la chanson tunisienne y est intégrée ?

Le projet consiste à créer un livre de chansons tunisiennes intitulé « kafichanta » café chantant en français. Le tout dans un univers graphiques.

Saviez vous que la plupart de nos artistes étaient juifs ?

Les Juifs se sont installés dans les territoires de l’actuelle Tunisie depuis des siècles et leur culture s’était enracinée peu à peu dans notre terre. Ainsi, au 15e siècle, les juifs chassés d’Espagne par l’Inquisition d’Isabelle la Catholique [1] se réfugient alors en Afrique du Nord. Enfin, au 18éme siècle ce sont les Granas, des juifs originaires de Livourne en Italie qui traversent à leur tour la Méditerranée. Les israélites vivent alors sous la protection du Bey. Ces émigrations successives se métissent aux cultures locales, les chants en arabe et la musique rythment joyeusement les fêtes de la Brit Milah (circoncision) au mariage en passant par la Bar Mitsvah.

Pourtant les noms de ces artistes étaient bien arabes ?

 C’était pour mieux se fondre dans le paysage, les plus grands chanteurs prennent des pseudonymes en effet à consonance arabe, tels Isserène Israel Rozio deviendra Cheïkh El Afrite, Elie Touitou sera El Kahlaoui Tounsi (Kahlaoui le Tunisien). Et comme le chant est interdit aux femmes musulmanes, les plus grandes chanteuses seront souvent juives, à l’instar de Louisa Tounisia (Louisa la Tunisienne), Fritna Darmon, Leyla Sfez ou encore la célèbre Hbiba Msika, née Margueritte Mskika.

Vous avez également traduit des chansons?

J’ai essayé de traduire une série et à les revisiter à ma manière dans un ton toujours humoristique à la sauce tunisienne. On y retrouvera le charme authentique des années 20 portant un regard à la fois dérisoire  mais nostalgique du passé.

D’après vous, cette époque était l’âge d’or de la chanson tunisienne ?

A travers ce projet j’ai voulu préserver l’immatériel culturel de notre patrimoine, en poursuivant  aujourd’hui la lecture de ce passé qui fut glorieux dans le domaine de la musique, et de la chanson tunisienne que l’on qualifie de « Belle époque ».

Mais aussi un monde marginal ?

Les illustrations témoignent avant tout d’un mouvement musical rythmé par les galas et les rencontres en  témoignages d’amour et de respect pour ce Monde effectivement marginal et marginalisé.

Une musique qui a sans doute perdu ses repères, est ce un peu l’objet de ce retour nostalgique ?

Un petit retour  sur l’histoire de la musique tunisienne, sans prétention, sauf celle de susciter la curiosité des lecteurs n’ayant pas connu ces étoiles qui ont brillé à un certain moment de notre vie, une prouesse  artistique tunisienne, que beaucoup d’entre nous ignorent encore de nos jours.

La fin du livre parle du premier artiste normalement il devrait être au début, est ce voulu ?

Sa voix forte et profonde a fait pâlir d’envie de nombreux virtuoses de la chanson. Il n’avait pas besoin de micro pour chanter.

Un prochain livre ?

J’y pense sérieusement. Il sera d’ailleurs dédié entièrement à cet artiste, à savoir Cheikh el Afrit,  à son incroyable parcours artistique et humain!­­­­

Ce grand chanteur juif tunisien qu’on aime…

Il sera dédié à qui ?

Il sera comme le premier dédié à la mémoire de ma grand-mère  Kerkenienne Sousou. Je sais que je la reverrais un jour…

mockuplivre verso (1)mockuplivreNadia Ayadi

 

 

 

 

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