Par Pr. Alfonso CAMPISI
Université de la Manouba

C’est grâce à un ami sicilien que j’ai trouvé un beau matin de juin dans ma boite aux lettres, cette magnifique histoire sous forme de bandes dessinées : « Disgrazia » ou malheur en français, un livre de Coline Picaud, des éditions « Le Monde à l’envers », Grenoble 2019.

Il s’agit d’une histoire d’une famille sicilienne de Sommatino, un petit village perdu en Sicile, qui décide à la fin du XIX siècle d’émigrer en France et plus précisément à Grenoble, la ville la plus froide de France, parait-il…
C’est là que les familles Prozy ou Saccaro ( les noms ont été changés) s’ y installeront non pas sans difficultés.
Des familles pauvres qui décident de quitter leur terre natale, à la recherche d’une vie meilleure mais à quel prix ?
Nous savons tous pertinemment que personne n’aime quitter son cocon, son village, ses amis et encore moins sa famille et pourtant parfois on est obligés de suivre un exode vers des terres lointaines, promises…

« Disgrazia », nous présente l’histoire de trois familles pauvres, misérables, des hommes travaillant dans des conditions inhumaines dans des mines siciliennes ou du sud de l’Italie. Des femmes et des hommes habitant des taudis, sans eau, sans électricité, insatisfaits de leur vie, nausées, préférant la mort à une vie qui n’a rien d’une vie. Des femmes battues au quotidien car incapables de satisfaire les caprices de leurs maris, histoires de vengeances, de méchanceté, d’humiliation et de frustration au quotidien, de domination. Mais dans des situations si extrêmes, qui domine qui et quel rôle peut-il avoir le destin ?
Même l’amour, ce noble sentiment , sera écrasé par l’hypocrisie des villageois et des familles. Des mariages forcés, consanguins, mariages sans libido.

Entre 1876 et 1985, plus de 27,5 millions d’Italiens, quittent leur pays, principalement les populations du « mezzogiorno » et plus d’un million se rendra en France. Les migrants fuient la misère et le chômage. Pour certains, les raisons sont aussi politiques : le fascisme s’’installe. L’Amérique fait rêver, la France aussi. Là-bas, parait-il, c’est l’abondance et la réussite assurée…

Mais une fois arrivés dans ces « terres promises », la réalité est autre que celle qu’on l’avait imaginée. Un logis sombre et humide, insalubre et visité par les rats. La France ne ressemblait pas à l’idée qu’il s’en étaient fait. Les hommes parfois fainéants, se tournent les pouces, ils jouent aux cartes et se saoulent dans des bars louches tenus par des Siciliens. Les femmes décident de prendre leur destin en main, elles commencent à travailler, sans parler la langue du pays. Courageuses, dignes, avec une grande envie de réussir et de pouvoir envoyer des remises à la famille restée en Sicile.

Les femmes trouveront du travail dans des grandes usines et manufactures de gants de Grenoble, chez les riches bourgeois français comme Alphonse Terray , où les peaux de vache, cheval, vachette sont transformées en semelles et dessus de chaussures. Les peaux de mouton et de chèvre sont réservées à la ganterie. Les produits toxiques, attaquaient les mains des femmes, faisant tomber la peau de leurs doigts. Quelques oignons, des olives noires et du pain, pour casser la croûte à midi.
A cette époque, les ouvriers travaillaient 48 heures, généralement de 7h à 16h30, du lundi au samedi. Les quartiers de la ville de Grenoble, regorgent alors de main d’œuvre immigrée : entre 1931 et 1936, on récence 17 % d’étrangers et 80 % d’Italiens.

Selon la liste de « Contrôle des étrangers » de l’Isère de 1934, les « sales macars » ou macaronis, comme ils étaient appelés en France les immigrés Italiens, ils représentaient la communauté la plus importante. A l’école, les insultes fusaient. « Ritals », « sales macars », « sales Italiens », « joueurs de couteaux ». Souvent ça se réglait à coups de poings. Mais le « clan des Siciliens », s’est vite organisé et prêt à faire face aux représailles.

En 1901, de nombreux Italiens sont contraints de quitter le plateau Mathéysin, situé à 40 km de Grenoble, pourchassés par des cohortes de français. Aux États-Unis, on lynches les Italiens, la population la plus haïe après les noirs. A la fois considérés comme dangereux et anarchistes, et population aux mœurs dégoûtantes, les Italiens sont partout stigmatisés.

J’ai horreur des généralisations. On généralise toujours et jusqu’à aujourd’hui. On lit souvent sur la presse, que tous les immigrés en Europe sont des voleurs, des assassins, des violeurs…
C’est le sale jeux de l’extrême droite, d’idéologie fasciste, xénophobe, misogyne, raciste.

Bien évidemment que tous les Italiens n’étaient pas mafieux et violeurs de femmes, mais c’est facile d’instrumentaliser l’ignorance, la religion, les peurs. Des millions d’Italiens émigrés dans le monde ont bien réussis, étant de grands travailleurs avec un seul grand désir : celui de l’intégration. Beaucoup, prendront la nationalité française, même si, il fallait renoncer à celle italienne ( à l’époque il n’était impossible d’avoir les deux). Pendant la deuxième guerre mondiale, l’Italie et la France s’affrontent, et des Italiens naturalisés Français, partent combattre contre leurs propres frères. Le racisme anti-Italiens, s’accroît encore davantage en France. Pas facile d’être Italiens, ni Espagnols ou Portugais…

Les femmes siciliennes ne demandent qu’à s’intégrer, et à sortir de cette culture machiste de leur île. Elles veulent s’émanciper. Elles y réussiront !
Dans les années 50, les Italiens n’ont plus peur d’afficher leurs noms et leurs origines et même à l’école, ils sont acceptés, comme les autres d’ailleurs. Cette fois-ci, le fossé s’est creusé encore davantage, entre les vieilles et les nouvelles générations….

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