« Avant qu’il ne soit trop tard » a été le seul film tunisien de la section  » séances spéciales » parmi la sélection officielle hors compétition des journées cinématographiques de Carthage.
Le film narre l’histoire d’Ali un vieux couturier de Tunis qui passe son temps à chercher un trésor introuvable dans une galerie souterraine de sa maison. Il se retrouve un jour coincé avec sa femme et ses enfants sous les décombres après l’effondrement de leur vétuste habitat. Il doit apprendre à prendre soin d’eux en les emmenant à l’abri dans la galerie souterraine. Il doit surtout lutter et trouver un moyen pour les sauver et ce « avant qu’il ne soit trop tard ».

Au-delà des frontières parfois rigides des genres, il est assez difficile d’enfermer le film dans une seule case. Il s’agit avant tout d’un film social ou d’un drame familial classique. Une quête esthétique et un opus expérimental où le réalisateur s’aventure étrangement. Une nouvelle vision du cinéma sans doute qui bouleverse les codes statiques du cinéma national. “La caméra subjective” est assez présente en effet. Un procédé rarement utilisée dans les fictions tunisiennes qui a offert au spectateur une expérience intéressante, celle d’avoir plusieurs visions propres à chaque acteur. Narrateur,réalisateur et spectateur s’y perdraient en s’identifiant étrangement ou presque totalement…

Le réalisateur Majdi Lakhdar livre dans une interview accordée, son chemin d’écriture et de réalisation. A la question de savoir comment il a vécu cette première, il confie : « comme toutes les expériences cinématographiques, réaliser un film n’est pas de tout repos, surtout lorsqu’il s’agit d’un premier long-métrage. Je porte en moi l’idée de ce film depuis longtemps. Après avoir fini mes études à l institut supérieur des arts multimédia à Mannouba, j’ai tourné plusieurs courts métrages mais l’idée du film ne m’a jamais quitté.
C’est ma rencontre avec Mohammed Ali Ben Hamra qui a relancé mon intérêt. C’était à Turin dans le cadre d’un festival de film d’école dont il était le président. ».

A la question de savoir pourquoi il avait attendu aussi longtemps pour passer à la réalisation de ce film, il déclare que « ce n’était pas une attente, mais un chemin. J’ai dû approfondir ma formation, cerner ce métier de cinéaste tout en poursuivant mes recherches et l’écriture du film. Je ne voulais pas presser les choses et me lancer dans l’aventure à l’improviste. Ce film n’est pas en retard justement, il arrive à temps. Entre temps, j’ai pu réaliser plusieurs expositions car je suis également plasticien. Nous avons passé de longs mois à écrire, réécrire, développer les idées et ce dans le cadre d’un atelier d’écriture scénaristique avec mes producteurs Soumaya Jelassi et Mohammed Ali Ben Hamra. Nous avons commencé la préparation du tournage qui a pris plus de six mois. Durant cette période les producteurs m’ont proposé de faire des répétitions dans les conditions de tournage pour familiariser les acteurs et l’équipe technique à ce procédé exceptionnel de filmer en caméra subjective. »

Le film relate également une approche artistique bien spécifique. Le quotidien de la famille d’Ali qui vit dans une maison sur le point de s’effondrer témoigne fidèlement de l’état de précarité et les difficultés d’un bon nombre de foyers tunisiens. Une symbolique également de l‘état des lieux de la société tunisienne au bord du crash.
Le père de famille au lieu de faire face au danger réel, d’où ce risque d’effondrement, choisit de passer son temps à creuser des galeries sous terre. Une série de poursuite d’illusion pour trouver un trésor qui sauverait sa famille de de la chute….Les événements prennent soudain une tournure qui oblige le pére à faire face à ses responsabilités.

Majdi Lakhdar confie qu’il ne voulait pas s’arrêter uniquement à une retranscription d’un drame familial et social, « J ‘ai choisi de croiser les regards de chacun des membres de cette famille et d’explorer l’évolution des rapports entre eux . C’est tout le travail sur la dramaturgie qui m’a fait opter pour l’utilisation de la caméra subjective. Le réel est perçu à travers plusieurs points de vue au même titre que les relations et les sentiments des protagonistes. »

Un choix aventureux justement que celui de la caméra subjective. A ce sujet le réalisateur s’explique : « c‘est effectivement un challenge, mais ce choix n’est pas un caprice esthétique. J’ai expérimenté plusieurs techniques et mon choix de caméra subjective est étudié et réfléchi. Je voulais que le spectateur soit “agissant” et non observateur, qu’il comprenne et ressente les événements, sans avoir à juger un fait divers. Ce procédé plonge le spectateur dans l’intimité psychologique, mais également dans la réalité presque instantanée de chacun des acteurs.C’est une expérience de vie et de cinéma que le spectateur aura à vivre, le temps du film. Le personnage Ali, était presque taillé pour Raouf ben Amor auquel j ai une grande considération. J’ai également choisi Rabiaa Ben Abdallah qui revient au cinéma après une longue absence. C’est une actrice fascinante et très talentueuse et à mes yeux portait toute la charge émotionnelle necessaire pour camper le personnage de Baya.
Idem pour Salma Mahjoubi la plus à même pour jouer le rôle de la fille” Hajer”. Quant à Majd Mastoura, on ne le présente plus. Il devait pour moi incarner Saif, le fils. »

Qu’est ce qui attend ce film après son succès et après les JCC? Le réalisateur confie que « Faire partie de la sélection officielle des Journées Cinématographiques de Carthage 2019 Session Néjib Ayed, est une vraie distinction. « Avant qu’il ne soit trop tard », est le seul film tunisien de la section « séances spéciales ». Nous enchaînerons avec le festival international du film du Caire pour sa 41ème édition, pour la séléction officielle « La Semaine Internationale de la Critique ». Ce festival est l’un des plus importants du monde arabe à l’instar de La Berlinale ou du festival de Cannes.
La sortie nationale dans les salles tunisiennes qui est prévue le 3 novembre 2019, sont un enjeu de taille pour moi. J’attends l’accueil et les retours du public avec une grande impatience. »

Nadia Ayadi

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