Il avait senti très tôt sa vocation artistique grandir au contact des plus humbles, de ceux qui sont obligés de lutter constamment pour vivre. Mais qu’est ce qu’elle était belle l’époque où il était si heureux dans ses études d’art et de métier ou encore lorsqu’il obtint haut la main son diplôme de l’Académie royale de Bruxelles. De retour en Tunisie, que de chemins depuis dans la réalisation artistique.

C’est avec des centaines d’œuvres, que Khemais Néji, puisque c’est de lui qu’il s’agit, avait exposé partout en Tunisie. Il avait couru encore après ce temps pour sa passion et l’avait exprimé continuellement. L’artiste maitrise comme personne les différentes techniques et sait de quoi il parle. Dans sa technique végétale et acrylique, Il domine l’espace comme pour combler un passé à jamais disparu. Souvent le rouge symbole de la passion, de la vie et de la mort surgit. Des œuvres où se mélangent euphorie et angoisse d’un futur pathétique aux lignes incertaines.

Khemais Néji évoque en poète également, l’amour, la lumière, la beauté fatale, en une « symphonie » écrite éparse, accompagnant les toiles pour sans doute fuir la « Solitude » et « L’indifférence ». Les coloris de certaines toiles laissent entrevoir une sourde quiétude. L’important pour cet artiste, est de capter cette force qui traverse le corps et de fixer l’instant ultime dans une belle énergie qui ne durera pas en lui.
Il a consacré sa vie à l’art, à la créativité et l’enseignement. Depuis les années 60 lors de sa formation à l’Académie des Beaux Arts de Bruxelles, dans les ateliers de l’artiste peintre Leslie Clark en Californie et en tant qu’enseignant de l’aquarelle au Community Center Vancouver au Canada, il n’arrête pas de se comporter en agitateur culturel.

Sa passion pour la peinture ne cesse de lui vouer un amour «qui relève du spirituel inspiré du réel. Cet art l’installe dans une atmosphère telle qu’il quitte momentanément les soucis de la vie, la médiocrité et la complexité de ce monde. Un jour, il tombe malade mais ne se soucie guère de sa santé de qui se détériore de jour en jour. Malgré son talent et ses multitudes toiles, il n’a jamais fait fortune. Il maigrit à vue d’œil seul dans un espace qui ne lui appartient pas, Il manque de soin, de médicaments et sa seule famille est un frère qui vit à l’étranger. Très mal en point, les médecins décident de l’amputer d’une jambe. Khemais Néji subit son destin avec courage et semble aller un peu mieux.

Il reprend la peinture qui l’aide à vivre. Une année passe et notre artiste vivote comme il peut. Sa santé est toujours aussi fragile jusqu’au jour où il est amputé de la seconde jambe. Il confie sa détresse « On m’a amputé la jambe qui me restait… prière de contacter les ressources du ministère de la culture ». Le fauteuil roulant devient sa seule compagnie. Il ne peut plus se prendre en charge et les plus proches l’orientent vers une maison de retraite.

Il avait compris depuis bien longtemps que l’art était un combat permanent. C’est un peintre qui s’engage mais qui n’a jamais trop parlé.
Il percevait son art davantage en lien avec les plus humbles et du besoin de se mettre à leur service. . Aujourd’hui personne n’est à son service.Il sait de sa propre expérience ce que la pauvreté signifie. Il a vécu dans sa propre chair les affres de la misère dans l’indifférence des plus proches. il a été confronté à la à la dureté de vie. Il accentue son ressenti dans ses toiles par la présence de la ligne d’horizon qui pèse sur lui comme un fardeau. Triste destinée d’un artiste dépouillé de tout, réduite à une existence autant primitive que précaire comme si il n’avait jamais vécu dans le bien être!

Il parle de sa dernière œuvre dans la maison de retraite où il vit aujourd’hui comme un tableau digne d’être présentée au public. Le journaliste Bady Ben Naceur avait vu cette œuvre et confie à l’artiste « Votre message est entendu, soutenu en cela par l’une de vos peintures à l’appui. Dieu vous bénisse et fasse que l’art soit toujours un ferment inestimable pour le bonheur de l’humanité. Un bien immatériel et non pas seulement d’argent et d’arrogance quand il est détourné de sa mission essentielle : faire vivre dignement. En présentant ce magnifique tableau aux gaietés de tons attirantes, on voit bien que vous êtes un artiste qui avez souffert pour le Beau et la vie agréable qui vous a tant manquée jusque-là. C’est pourquoi je vais partager ce cliché et votre message a l’appui. Que tout le monde sache que vous êtes un artiste digne et plein d’humanité. »

Il savait qu’à travers son tableau, il signait sa passion toujours présente pour l’art qui l’aide à vivre et son amitié pour les rares artistes qui ne l’ont pas oublié et qui viennent le voir autour d’une table usée. Ses quelques amis qui se retrouvent autour de lui pour prendre ensemble un café.

L’atmosphère d’une éphémère famille qui s’inscrit dans une tonalité de la tristesse des lieux de la maison de retraite « Beit El Aziz » à la Manouba. Son visage fatigué par les efforts passés de son pénible quotidien, s’ expriment dans ses grands yeux hagards. ils dégagent une détresse mais également un besoin émouvant d’exister.

Mais en peignant fidèlement ce qu’il ressent dans cette maison de retraite, a cette sorte d’intension de se décrire lui-même. Il sait se maitriser dans son dur quotidien qui a perdu ses repères mais il semble serein malgré tout sachant cacher sa tristesse et comme l’affirme Elie Faure. « Il chantonne en peignant et s’ennuie quand il ne peint pas. Certes, il souffre, comme un pauvre homme, dans son coeur, dans ses os, il est douloureux et tordu. Mais il ne se plaint jamais…il souffre en effet, mais la joie mystérieuse habite sa nature… »

Nadia Ayadi