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Lumière sur les « Terres promises » d’Alfonso Campisi

Un amoureux des Lettres m’avait confié qu’il n’avait pas lu ce livre, il l’avait bu ! Moi, je me rappelle avoir attendu avec impatience le prochain opus de l’auteur. Car toutes les écritures de ses autres ouvrages sont touchantes, cruelles et presque toutes déroutantes. Elles touchent au familier, à l’intime et aux situations vécues avec ce petit quelque chose qui étonne, l’acuité du regard de cet auteur. Lui, c’est Alfonso Campisi à l’écriture fluide et légère qui frappe parfois là où ça fait mal. Malgré la multitude d’ouvrages, « Terres promises » est le premier roman de l’auteur. Ce livre enrichira certes non seulement les sources de recherche ethnographique, les enquêtes journalistiques, mais aussi un moyen de comprendre l’expérience de la migration.

J’ai retrouvé avec plaisir l’auteur, son style, ses portraits de gens ordinaires qui fondent le début d’une histoire, animent les personnages et les portent à regarder le miroir, l’image qu’il reflète renvoie sans doute notre propre histoire à l’ombre de ses noirceurs. Voulez-vous vraiment connaître la vérité sur le dernier cru d’Alphonso Campisi, « Terres promises » paru aux Editions Arabesques ? Suivez nous dans cet entretien.

Vous venez de publier votre huitième ouvrage, mais votre premier roman. Pourquoi ce titre « Terres promises » ?

Il s’agit en effet de mon premier roman qui a toujours le même fil conducteur qu’on peut retrouver dans tous mes livres : le dialogue interculturel et l’émigration. Chaque migrant a une « Terre promise », ce n’est jamais évident de quitter son propre pays, ses parents, ses amis, ses enfants, sa femme…, c’est toujours un choix très douloureux quand il ne s’agit pas vraiment d’un choix. Dans mon roman le titre est au pluriel car chacun de nous peut avoir plusieurs terres promises, comme c’est le cas pour mon héroïne. Dans ce cas, je parle de la Tunisie et de l’Afrique du sud.

Pourquoi vous avez choisi de parler de la Tunisie et de l’Afrique du Sud ?

La Tunisie est aussi mon pays, un pays auquel je suis très reconnaissant et qui m’a accueilli et appris le respect de l’autre sans préjugés, mais la Tunisie est aussi le pays où mes familles maternelle et paternelle s’étaient installées dès 1860. Je suis aussi Sicilien et les relations entre ces deux régions du monde sont très proches depuis des siècles. L’Afrique du Sud, est un pays que j’aime particulièrement. Etudiant en Italie, j’ai pris part aux manifestations contre l’apartheid à l’époque de Nelson Mandela. J’ai aussi des amis sud-africains.

Qui est-ce le personnage de votre roman ?

Il s’agit d’une jeune fille, d’un milieu très pauvre, habitant l’île de Favignana, une petite île faisant partie de l’archipel des îles Egades, situé en face de la ville de Trapani, en Sicile. La fille se prénomme Ilaria, un prénom pas du tout sicilien, mais plutôt de l’Italie du nord, une prédestinée, une battante, une femme méditerranéenne dans toute sa beauté et sa splendeur. C’est grâce à ce caractère fort de nos femmes que nos sociétés méditerranéennes ont pu et continuent à évoluer. L’homme y est, juste pour la forme…
Les sociétés sicilienne et tunisienne, sont des sociétés matriarcales ou faussement patriarcales, à vous de choisir… (Rire).
Le roman se déroule pendant les années 44/45, fin de la deuxième guerre mondiale, dans une partie du monde très touchée par la misère et par les événements belliqueux.
Une bonne partie des hommes a déjà quitté la Sicile, migrant vers les USA, l’Argentine, l’Europe, l’Afrique du Sud et la Tunisie, quittant leurs femmes et leurs enfants parfois à jamais.
Des femmes, décident alors de quitter à leur tour leur terre natale et aller faire fortune ailleurs. Ilaria, dirigera ce groupe de femmes à la recherche d’un travail en Tunisie, là où elle s’installera, aura du succès et trouvera l’amour de sa vie.

Ilaria, est une battante, très intelligente qui refuse toute « conventions » imposées par une société rétrograde …un personnage rebelle?

Ilaria est une prédestinée, elle est totalement en contradiction en effet avec toutes les règles absurdes que la société sicilienne de l’époque lui impose, surtout pour une fille née d’un père inconnu et d’une mère prostituée analphabète. Ilaria assume ce grand fardeau familial sans jamais s’abattre. restant toujours fière, sans se faire jamais écraser par les habitants de l’île de Favignana. Rester toujours débout, malgré la traversée d’une terrible tempête. C’est pour cela qu‘elle dévore comme des petit-pains tous les livres de la bibliothèque du village. Ilaria, comprend très vite que la clé de la réussite est étroitement liée à la lecture, à la formation d’un esprit critique et à l’instruction plus en général, tout en se heurtant contre les injustices que la vie lui réserve. Elle est une féministe convaincue, tout comme moi. D’ailleurs, il y a une phrase dans ce livre, où Ilaria dit : « Pourquoi je suis obligée de quitter mon pays, alors que les riches peuvent y rester ? Et où est-il Dieu, le protecteur des plus faibles ? Pourquoi toutes ces injustices ? ». Une vraie déchirure !

Un roman aux connotations historiques, il décrit profondément la Sicile après la deuxième guerre mondiale mais aussi les dures années de la ségrégation noire en Afrique du Sud. La Tunisie est décrite par contre avec une note positive, sentimentale, personnelle… Ilaria vous ressemble un peu trop non ?

Très bien vu. Il est vrai que pour Ilaria, la Tunisie a été la clé du succès professionnel mais aussi amoureux, un peu comme pour moi. C’est d’ailleurs pour cela que je suis reconnaissant à mon deuxième pays. La Tunisie de l’époque est représentée comme le pays du mélange interculturel, inter-religieux, de la cohabitation pacifique entre différentes communautés. La Tunisie est le pays qui a sorti Ilaria de la misère économique mais aussi intellectuelle.

Pensez-vous que la Tunisie garde encore cette image, un pays d’accueil et de dialogue interculturel ?

Je pourrais vous étonner, mais ma réponse est oui ! Il est vrai que beaucoup de choses ont changé, comme partout d’ailleurs. Cependant, la Tunisie reste et restera un pays d’accueil malgré une crise économique, une crise de valeurs et malgré certains courants obscurantistes qui voudraient effacer le caractère méditerranéen et africain de cette terre. La Tunisie est solaire, elle appartient à la lumière et certainement pas à l’obscurité et au monde des morts !

Entretien conduit par Nadia Ayadi
Crédit photos : Belhassen Lassoued