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Habib Belaïd: « Je ne suis pas encore guéri d’une grande histoire d’amour… »

Sa voix résonne encore dans la mémoire et dans l’esprit des auditeurs de RTCI des années 80. Retour sur la vie et la carrière de cet animateur d’exception. Habib Belaid, le visage doux, la vois calme et la présence toujours rigoureuse, a fait les beaux jours de la radio nationale en langue française. Nous donnons la parole à ce rescapé qui a souvent aimé ne pas être sous les projecteurs. Une fois n’est pas coutume et se confiant à nous, il se prête à nous pour nous parler d’un itinéraire qui a fait de lui un homme de grande culture, un fin interlocuteur aux qualités humaines sans pareilles. Replonger dans l’existence et la carrière de cet animateur célèbre, est un dû à l’immense talent. Entretien.

Habib Belaïd Comment allez-vous?

Je ne vais pas très bien. Je suis triste, inquiet et déçu… Nous avons rêvé de liberté et de dignité. Beaucoup d’entre nous ont milité pour plus de justice, d’ouverture sur la modernité, de tolérance et de respect de la différence, pour le dialogue des cultures.

Certains ont donné leur vie pour qu’il y ait moins de corruption, pour l’égalité des chances et j’en passe. Nous pensions que la Révolution allait donner le coup d’envoi à la réalisation de ces rêves. Au bout de dix ans de transition démocratique, nous constatons un recul manifeste de nos grandes valeurs, de l’amour de tout ce qui est beau, l’avancée de l’extrémisme, de l’intolérance, de l’obscurantisme, du manque de civisme et des violences. Nous ne reconnaissons plus notre Tunisie. g Radio, télé, musique, soirées ou lectures ? J’écoute la radio, je regarde la télévision, je jette un coup d’œil sur facebook pour m’informer, parfois pour m’exprimer et échanger des idées avec des amis. Je continue ensuite d’écouter de la belle musique pour me détendre, rêver et fuir la laideur de l’actualité et l’insoutenable bêtise humaine. Mais pratiquement pas de sorties ni de soirées. Je deviens casanier. Je préfère « cultiver mon jardin ».

Sur la couverture de votre compte facebook, la photo de Chokri Belaid hante l’espace. Est-ce un parent ?
Il y a des Belaïd partout. Je n’ai aucun lien de parenté avec lui, ni de près ni de loin, mais c’est un citoyen qui a été assassiné pour ses idées. Il représentait une véritable menace pour tout un courant qui ne partage pas son projet de société. J’ai été tellement traumatisé par l’élimination physique d’un adversaire politique, au moment où la Tunisie commençait à vivre une ère nouvelle de liberté et de démocratie. Il m’était impossible d’oublier ce crime abominable qui aurait pu faire basculer le pays dans une guerre civile et enterrer définitivement le rêve pour lequel les Tunisiens se sont battus pendant des décennies. Pour cela, la photo de ce leader hors-pair ne me quitte pas depuis qu’il est tombé sous les balles de l’obscurantisme. Le jour où on connaitra toute la vérité et que les coupables seront punis, le jour où nous ne tuerons plus les gens qui nous dérangent, je changerai de photo et j’épouserai une autre cause.

Quel est l’événement qui vous a le plus marqué dans votre carrière radiophonique ?

En 1978, cinq ans après mon entrée à la radio, j’ai décidé d’aller vivre en France une autre expérience. Neuf mois passés à Paris m’ont permis de faire, entre autres, la tournée des maisons de disques. C’est ainsi que j’ai découvert chez l’une d’entre elles, à savoir « Chants du monde », les premiers disques 33 tours de Marcel Khalifa du Liban, Cheikh Imam d’Egypte, et Hédi Guella de Tunisie. Trois albums qui auront des répercussions sur l’esprit de mes émissions ou ma ligne éditoriale, mon projet radiophonique et mon histoire avec la chanson engagée. Cette virée parisienne m’avait donné l’occasion de réaliser des entretiens avec de grands écrivains comme Roger Gicquel, présentateur du journal de 20 h sur TF1 et Jacques Chancel, auteur de « Radioscopie » sur France inter et « Le grand échiquier » sur Antenne 2 à l’époque. A côté de ces deux écrivains et hommes de médias, je me suis entretenu avec des chanteurs dont l’auteur-compositeur-interprète Yves Simonet, des humoristes comme le grand magicien des mots Raymond Devos. Toutes ces rencontres étaient enrichissantes pour moi et ont largement contribué à ma formation en matière de techniques de l’entretien (il faut rappeler que je n’ai pas fait d’études de journalisme) et ont fait l’objet d’une série d’émissions hebdomadaires, dès mon retour à RTCI, sous le titre « Au hasard des rencontres », une série qui a vécu plus de dix ans avec des invités de différents horizons (arts, lettres, sciences, politique…) de Tunisie et d’ailleurs.

Comment a commencé l’aventure RTCI ?

RTCI avait organisé à la fin de l’année 1972, un concours pour recruter de jeunes animateurs qui devaient consolider l’ancienne équipe (Faika, Faiza Ghachem, Hédi Zahag et Michel Servet). J’étais à l’époque étudiant en 3e année sciences naturelles et fidèle auditeur de RTCI, passionné de communication et d’art.

Et c’est après une multitude de tests que j’ai pu commencer avec quatre autres lauréats dont la regrettée Neila Chéhimi, la grande aventure de l’animation radiophonique dès le début de l’année 1973. L’apprentissage s’est fait presqu’en direct sur les ondes de cette radio sous le regard attentif de nos aînés. Nous avons fait dans un premier temps, les speakers (présentateurs) dans des tranches consacrées à la diffusion de programmes culturels importés de Radio France.

Vous avez des auditeurs fidèles qui aimaient tant vous suivre. A votre avis pourquoi aiment ils Habib Belaid ?

C’est à eux qu’il faudrait poser la question. Tout ce que je peux dire c’est que j’ai toujours eu un réel plaisir à partager des moments de bonheur avec les auditeurs comme on le ferait avec de grands amis. Il y avait des messages et des émotions qui passaient à travers le micro et les ondes. Il y avait une fidélité qui s’installait au fil des jours, des semaines et des années. Une complicité aussi, au niveau des choix musicaux, du profil des invités, des idées et des valeurs que je partageais avec eux. Il y avait aussi l’envie incessante de les faire participer à mes émissions en diffusant des extraits que je trouvais pertinents de leurs lettres (on ne pouvait pas utiliser le téléphone à l’époque) où ils s’exprimaient sur un thème, un phénomène de société, un livre, une chanson ou un film…Un véritable dialogue s’installait entre eux par lettres interposées autour de toutes les choses de la vie. Le courant passait bien entre nous. J’ai vécu une formidable histoire d’amour avec la radio grâce à mes auditeurs et je n’en suis pas encore guéri.

Que ressentez-vous lorsque vous écoutez aujourd’hui RTCI?

C’est comme lorsqu’on quitte sa famille… Elle me manque terriblement. Mais elle a tellement changé depuis. Je ne la reconnais plus… Il faut dire que le pays entier a changé. Depuis 2011, nous vivons une nouvelle époque avec de nouvelles valeurs, nous découvrons la liberté d’expression, ses fruits, ses effets secondaires et puis l’exercice de la démocratie avec ses vertus et ses dérapages. Cela se répercute sur les médias en général et sur RTCI en particulier. La transition va être longue et pénible, car le changement a été brusque. Radio Tunis a gardé sa spécificité, c’est une bonne chose, mais j’aurais aimé qu’elle s’implique beaucoup plus aujourd’hui, en tant que média public dans les débats culturels, économiques, sociaux et politiques.

Est-ce que c’était lassant, motivant ou enrichissant de faire de la radio ?

Motivant et enrichissant. Je dirai même passionnant mais jamais lassant.
J’ai appris énormément de choses, j’ai rencontré des gens merveilleux, en Tunisie ou sous d’autres cieux, dans le cadre de mon travail. Et puis j’ai gagné la sympathie et l’amitié de beaucoup d’auditeurs que je croise parfois aujourd’hui dans la rue, qui m’arrêtent pour me saluer et me rappeler « de beaux souvenirs du bon vieux temps », l’époque où ils étaient élèves ou étudiants. Ce genre de témoignages est plus précieux pour moi que n’importe quel prix ou autre distinction officielle.

Une vague où l’engagement était légion. Habib Belaid était l’animateur fétiche, engagé et fidèle à ses options et à ses principes. Cela était-il aisé dans l’environnement de l’époque, surtout au sein d’une station publique ?

Malgré le manque de liberté, j’arrivais à passer des choses qui ne pouvaient pas passer sur la chaîne nationale…Est-ce dû au fait que RTCI était moins contrôlée que sa grande sœur jugée plus officielle pour ne pas dire « porte-parole du pouvoir »? Est-ce parce que les textes et les discours dits engagés passent plus facilement ou sont plus tolérés en français qu’en arabe ? ou alors y avait-il une volonté politique pour faire de RTCI la vitrine à travers laquelle on voulait montrer aux étrangers, aux intellectuels et autres contestataires tunisiens qu’il n’y a pas de censure et que le régime n’est pas aussi autoritaire qu’on ne le pense ? Peut-être aussi qu’on me laissait faire parce qu’on savait que j’ai toujours été indépendant, l’homme de personne ni d’aucun parti. Dans tous les cas, je remarquais qu’on me laissait faire et j’en profitais, à la grande satisfaction de mes auditeurs, épris de liberté d’expression et pour qui, RTCI représentait une bouffée d’oxygène. g Avez-vous connu la censure ? Pas vraiment ou alors rarement. RTCI, comme je le disais, a toujours eu un statut particulier. Bien sûr il y avait des listes noires, des interdits, les opposants à ne pas inviter, des sujets à ne pas traiter, mais comme mes émissions avaient surtout un caractère culturel, je n’ai pas vraiment souffert de la censure. Au contraire, je poussais mes invités à se libérer, à oser appeler un chat un chat, à aller au fond de leurs pensées sans arrondir les angles, sans autocensure. Et puis mes entretiens étaient rarement enregistrés, on ne pouvait donc pas les censurer. Les remarques et les reproches, suivis ou non par des sanctions, ne pouvaient arriver qu’après la diffusion en direct de mes émissions. Je me rappelle avoir été interdit d’antenne pendant une semaine après avoir critiqué sous forme de sketch les remaniements ministériels où l’on retrouvait les mêmes noms qui changeaient de ministères. Beaucoup de ministres de l’époque se sont plaint auprès du DG et il me l’a juste reproché.

Vous avez rêvé inviter une personne dans votre studio et ce rêve s’est réalisé. Mettez-nous au parfum ?

Noureddine Ben Khedher, quelqu’un que je respectais beaucoup, un militant de gauche du courant « perspectives » dans les années 70 qui venait de purger une peine de dix ans de prison avec d’autres opposants au régime de Bourguiba. Je tenais à le recevoir dans mon émission « Au hasard des rencontres » et j’ai réussi à le faire. Le Directeur général de l’époque, Moncef Ben Mahmoud, me l’a vivement reproché alors qu’on n’a pas parlé de prison ni de politique mais surtout de lecture, de livres et d’édition, puisqu’il était directeur de Cérès- éditions. J’ai donc fait de l’autocensure mais ce n’était pas assez, son nom et son passé dérangeaient plus que le contenu de l’émission. Heureusement que mon chef hiérarchique, l’universitaire Riadh Marzouki (directeur de la radio) était d’accord pour que je l’invite.

Quel est le métier que vous n’auriez jamais pu faire ?

Homme d’affaires, commerçant par exemple, quelqu’un qui doit vendre un produit, qui doit négocier, je ne peux pas le faire, je me fais avoir à tous les coups.

Quel est votre meilleur souvenir ?

L’un des meilleurs était l’animation en 1989 au palais des sports d’El Menzah d’un grand gala, « La fête des Droits de l’Homme », organisé par la Ligue des Droits de l’Homme avec la participation de Cheikh Imam, Hédi Guella, La troupe de recherche musicale, Zine Safi, Mohamed Bhar et le poète Mohamed Sghaier Ouled Ahmed. Une véritable communion avec le public. Beaucoup d’émotions et un bonheur intense.

Et le pire souvenir ?

Le pire souvenir était la manière avec laquelle j’ai été démis de mes fonctions de PDG de la Radio tunisienne, un an et trois mois après la « Révolution ». C’était prévisible et tout à fait « légitime » de leur point de vue, puisque j’ai toujours eu l’intime conviction que le patron d’un média public se doit d’être indépendant du pouvoir exécutif. Je l’ai fait savoir aux nouveaux gouvernants. Mais ce qui m’avait déçu, c’était le fait que la Troïka n’avait pas jugé nécessaire de m’en informer même par téléphone. J’ai appris « la bonne nouvelle » par mon chauffeur qui m’a fait part des bruits qui couraient à la maison de la radio à propos de la décision qui était déjà publiée une semaine plus tôt au Journal Officiel. C’était d’une délicatesse exemplaire. g De quoi faut-il s’armer pour être et devenir un animateur radio apprécié ? Un minimum de culture générale, une maîtrise de la langue, une bonne diction, une voix radiophonique, l’envie d’apprendre, de communiquer, de partager, le respect de la différence, beaucoup d’humilité, ne jamais prétendre détenir la vérité, rester fidèle à ses principes, être bref et précis dans ses interventions, ne jamais accaparer la parole, avoir des objectifs autres que devenir une vedette ou gagner beaucoup d’argent, être soi-même, ne pas tricher, avoir du plaisir à préparer minutieusement ses émissions, être jaloux de son indépendance, de sa liberté et aimer les gens. Il faut aussi s’armer de patience. Le travail sérieux effectué avec amour finit tôt ou tard par donner ses fruits. Cela dit je ne prétends pas avoir eu toutes ces qualités, mais je pense que cela reste un idéal à atteindre.

Votre nomination en tant que Directeur des radios tunisiennes après la Révolution, une consécration pour Habib Belaid. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Un devoir et une mission d’abord. Il fallait trouver un professionnel de la radio qui soit indépendant pour avoir une chance d’être accepté par les « enfants de la maison » et de pouvoir mener à bien les préparatifs des premières élections libres et démocratiques au niveau de la couverture médiatique. Un honneur aussi et une consécration peut-être, une suite logique surtout d’un combat mené depuis des décennies par des intellectuels, des artistes, des militants de la société civile, des journalistes et des communicateurs dont je fais partie, pour la liberté et l’indépendance des médias autrefois d’Etat, devenus publics avec la transition démocratique. C’était très dur comme responsabilité en ces temps d’euphorie révolutionnaire marquée par une anarchie médiatique et sécuritaire.

D’un autre côté, l’expérience était passionnante. Elle m’a donné l’occasion de mettre en pratique toutes ces notions de liberté, d’indépendance, de respect de la déontologie et de l’éthique journalistique qui m’ont été inculquées lors des multiples séminaires de formation dont j’ai bénéficié tout le long de ma carrière. Elle m’a confirmé aussi dans l’idée que j’étais un homme du micro et non un homme de l’administration. Ce passage était donc une parenthèse que je ne regrette pas du reste même si, je ne l’ai jamais cherché, comme d’ailleurs toutes les autres fonctions que j’ai assumées (chef de service et sous-directeur à RTCI ou directeur de Radio Jeunes).

On dit que la vie est un long fleuve tranquille, après tant d’années de labeur, d’engagement et de sérieux, comment appréciez-vous le temps qui passe ?

Je suis encore en exercice comme membre du conseil de la HAICA. Une autre consécration, une autre expérience passionnante, mais qui a trop duré. Vivement la nouvelle loi de l’audiovisuel et la création du nouveau conseil. Je retrouverai alors ma retraite et je m’occuperai un peu plus de ma famille, si Dieu me prête vie, de mon association, de ma santé et je passerai plus de temps à écouter la musique, mon grand amour de toujours, à suivre la vie culturelle et surtout les spectacles s’il nous en reste et enfin faire le bilan de toute une vie, tout en essayant de rectifier le tir si c’est encore possible afin de retrouver une certaine sérénité, une certaine quiétude.

Votre dernier fou rire ? Je n’en ai pas eu à ma connaissance, pas sur antenne en tout cas.

La dernière fois où vous avez pleuré ?

A l’enterrement du martyr Chokri Belaïd.

Une baguette magique pour faire 3 vœux est à votre disposition. Vous en faites quoi ?

Je voudrais tant remonter le temps pour retrouver mon père et ma mère et leur consacrer un peu plus de temps quand ils ont commencé à devenir vieux et qu’ils avaient besoin de plus de présence, de soutien moral, de mots d’amour et de tendresse. Que toutes les personnes que j’ai rencontrées me pardonnent si jamais il m’est arrivé d’être injuste envers elles. Que Bourguiba renaisse de ses cendres et retrouve toute la lucidité, la force et l’audace du président que nous avons connu pour montrer le chemin, de nouveau, à sa Tunisie qui a perdu aujourd’hui la boussole.

Quelle est votre citation favorite ?

« A l’école de la poésie on n’apprend pas, on se bat », signée Léo Ferré.

On vous souhaite quoi pour les années futures ?
Santé, quiétude et sérénité.

Avez-vous un message à transmettre ?

La vie est courte. Aimons notre pays. Pensons à l’avenir de nos enfants. Il est temps de se remettre au travail.

Y a-t-il une question que je n’ai pas posée et que vous auriez voulu que je pose?

« Et Dieu dans tout ça ? » Comme le faisait mon ami et mon maître Jacques Chancel qui terminait aussi ses entretiens par la question « et si c’était à refaire … ? ».

Entretien conduit par Nadia Ayadi