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Un « Club de chant » vu par un banquier  

 

Habib Karouli est un homme non seulement de finances mais aussi de culture, de savoir et même de critique littéraire. Cet expert en économie et PDG de la Cap Bank, donne dans son style caractéristique, ses impressions sur une pièce de théâtre.  Habib Karaouli est un féru d’histoires, de poésie, de littérature et aussi d’écriture. Maîtrisant différents styles, sa plume d’écrivain raffiné ne laisse personne indifférent. Sa dernière sortie culturelle date du 27 février 2021 au théâtre El Hamra où se jouait la pièce « Club de chant » de Cyrine Gannoun et Rym Haddad. Un spectacle où il donne ses impressions.

« La vie continue…. Se protéger et protéger les autres mais continuer à vivre, à sentir, ressentir, vibrer, admirer, s’emballer, entreprendre, penser aux autres. La vie ne doit pas s’arrêter. Il n’y a rien à reporter. Ce qui doit être vécu doit l’être à l’instant. Contrairement à ce que l’on croit, on regrette rarement ce que l’on a fait. On a des remords, oui. On regrette toujours ce que l’on n’a pas fait. La vie n’est pas un film que l’on rembobine.

Quel sens donner à sa vie ? Faut-il réussir dans la vie ou réussir sa vie ? Accepter toutes les avanies pour survivre? Pour sa sécurité matérielle ? Ne manquer de rien, est-ce suffisant pour être heureux? Avoir tout quand manque l’essentiel ? Que faut-il pour être heureux ? L’amour, tous les amours, est-il un long fleuve tranquille ? Comment fait-on quand on est une femme à qui on dénie toute ambition ? À qui on interdit de choisir, de rêver ?

Toutes ces réflexions sur le sens de la vie quand l’on est une femme d’un certain milieu en Tunisie aujourd’hui m’ont été inspirées par la pièce de  Cyrine Gannoun « « Club de chant » au Théâtre El Hamra de Feu Ezzedine Gannoun.

Le prétexte, ou l’argument comme disent les gens du théâtre, ce sont cinq femmes, cinq vies, cinq destinées qui se croisent dans un club de chant initié par l’une d’elles et qui l’a même baptisé, modestement, à son nom.

Ah ces clubs de chant! Enième trouvaille pour ne pas désespérer de la vie. Phénomène apparu il y’a quelques années qui regroupent des femmes généralement du même milieu social, de catégories socioprofessionnelles similaires et d’âges indéterminés, de la trentaine à la soixantaine bien sonnée.

Cyrine Guennoun et Rim Haddad s’emparent de ce fait de société pour l’observer à la loupe telles des entomologistes, le décortiquer, le dépecer au scalpel. Et ça saigne! Aucune complaisance. Une caricature délicieusement cruelle. Elle nous donne à voir des femmes désœuvrées, en mal d’amour, en quête d’affection, de reconnaissance, qui « se la jouent » comme on dit. Qui s’occupent. À quoi? Des futilités, organiser un événement et s’y intéresser comme si leur vies en dépendaient. Pour compenser? Pour décompresser, pour apparaître, pour une utilité sociale, pour enfin vivre pour elles quand les enfants ont grandi, pour échapper à l’ennui, … Honoré de Balzac ne disait-il pas dans une missive à l’une de ses amies : « le problème Madame, ce n’est pas de chercher le bonheur, c’est d’éviter l’ennui. »

Cinq femmes, cinq parcours, cinq histoires à raconter. Il faut les écouter les raconter. Mise en scène dynamique, une direction  d’actrices précise sans fioritures, un décor épuré minimaliste, une musique de fond qui dit l’ambiance.

Texte magnifique, plein de justesse et de liberté de ton, servi par des comédiennes impressionnantes de talent sans exception. Investies jusqu’au bout des ongles dans leurs rôles. De la cynique, à l’arriviste, à l’expatriée idéaliste confrontée à la nouvelle réalité, à la victime , à celle qui découvre ce nouvel environnement, refuse de donner son âme au diable et finalement se rebelle.

Le monologue bouleversant de Chekra Rameh, fatiguée de simuler, de faire semblant, de jouer un rôle, d’être tendue comme un arc constamment en garde et qui se lâche dans un moment de vérité pour finalement découvrir qu’elle est passée à côté de sa vie, à côté de l’essentiel. « Mentez tant que vous voudrez aux autres mais pas à vous même « [dixit Nietzsche ]. Elle n’a jamais véritablement aimé et personne, y compris ses enfants, ne l’aime. Même pas connu une heure pleine de vie pour compenser une éternité sans nom! Elle est devenue au fil des jours juste un « tiroir caisse » pour eux.

Dure cette confrontation avec soi! On s’en relève difficilement. Rien que cette scène vaut tous les détours.

Rim Hamrouni, bouleversante de sensibilité, toute en retenue, avec juste ce qu’il faut sans « surjouer » pour exprimer sa situation d’exploitée d’abord par sa famille, celle d’accueil enfin par sa brute de mari. Attendrissante dans sa quête « d’intégration « et d’assimilation des nouveaux codes pour se faire une petite place.

Souhir Ben Aamira virevoltante, qui s’est très vite adaptée au jeu théâtral strict, qui éclabousse la scène par son talent et démontre un registre varié notamment dans l’émotion et l’expression de la lâcheté et de la compromission.

Oumayma Mehrzi, n’a pas démérité face à des grandes. Un gros potentiel et une comédienne en devenir. Elle a de qui tenir.

Last but not least, Basma baazaoui,  qui joue juste. D’un naturel qui sied au rôle de cette expatriée de retour, décision de son mari, … enfin de sa belle mère, imbue des valeurs de son pays d’accueil et qui a du mal à s’acclimater.

Et l’homme dans tout cela ? L’absent-présent. Le mari, le père , le frère , … présentés à leur désavantage jusqu’à en être pathétiques. Mais, ceci est une autre histoire.

C’est finalement une pièce sur les faux semblants, sur l’accessoire et sur cette sempiternelle question : que doit-on faire de sa vie ?

Allez-y, vous ne serez pas déçus. Le théâtre aide à vivre. »

Habib Karaouli