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Dr Hechmi Louzir : « La santé publique a un coût mais elle n’a pas de prix »

 

Il est professeur de médecine, spécialiste en immunologie et Directeur Général de l’Institut Pasteur de Tunis. Il est souvent l’invité régulier des radios et des chaînes TV.  Longuement interviewés dans la presse écrite également depuis la pandémie de la Covid-19, il fait partie des experts tunisiens les plus médiatiques. Lui, c’est Dr Hechmi Louzir remarqué et remarquable, passionné et passionnant dont  Femmes de Réalités  a tenté de mieux cerner  l’identité. Entretien.

Où Cette passion pour l’immunologie trouve-t-elle ses racines chez vous ?

Bonne question ! Savez vous que j’ai atterri en médecine par pur hasard ? Je devais faire d’autres études plutôt orientées vers les maths, physiques à l’étranger. Pour des raisons particulières, je suis resté en fin de compte en Tunisie en faisant médecine. J’avais très vite compris à ce moment là que je n’étais pas vraiment fait pour les malades mais plutôt pour les maladies. J’étais intéressé par le pourquoi des choses, la physiopathologie plutôt que de m’occuper de malades. J’ai ainsi bifurqué vers les sciences fondamentales et biologiques.

Tout ce que j’ai fais après comme formation post médicales et carrière c’était à l’Institut pasteur de Tunis et de Paris. A mon retour de paris, j’ai intégré l’institut Pasteur et cela fait plus de 32 ans.

Quand avez-vous commencé à travailler sur la Covid-19 ?

J’étais à l’étranger, suite  à un mail reçu  de la part d’un collègue et ami, directeur de l’Institut Pasteur de Hong Kong. Comme nous le savons tous, le virus a été isolé en Chine. Ils venaient d’achever la séquence du virus et m’avaient  envoyé la séquence des primers qui marchent pour le diagnostic par PCR en temps réel. « Il s’agit d’une pandémie qui va envahir le monde » m’avait confirmé mon collègue. A l’époque, la Tunisie était si loin de cette pandémie. J’avais malgré tout transmis à ma collègue au laboratoire de virologie, la séquence pour préparer les tests PCR et être en mesure de détecter le virus.  Il y eu ensuite la consolidation du diagnostic et le développement de certaines recherches.  Beaucoup de chercheurs de l’Institut se sont mobilisés, des projets ont été formulés autour de différentes approches pour un meilleur diagnostic, des missions ont été organisées pour le diagnostic, traitement ou développement de vaccin ainsi que des études de modélisation mathématique.

Aujourd’hui, l’apparition des variants est-elle surprenante?

Ce n’est pas du tout surprenant. C’est classique pour les immunologistes. On appelle cela  mécanismes d’échappement et cela est valable pour les agents pathogènes,  en général, les parasites et autres virus. Les mécanismes qui permettent d’échapper  à la réponse immune sont bien connus. C’est comme cela que naissent classiquement les variants. Dans le monde, les scientifiques travaillent sur les variants justement pour les identifier et les traquer.

Peut-on dire que les variants sont les astuces du virus ?

Les virus comme tous les pathogènes se divisent. Au moment des divisions, il y a des erreurs lors de la duplication de l’acide nucléique. Ces modifications sont souvent létales, parfois, cela donne un avantage avec acquisition d’ une propriété particulière. On parle alors de « fitness » ou « aptitude ». Cela peut engendrer un virus plus virulent, il peut se diviser et se transmettre plus rapidement comme il peut échapper à la réponse immune, d’où sa dangerosité.

Une campagne de vaccination en dents de scie en Tunisie, une population pas trop motivée, des habitants non touchés dans les régions. Peut-on dire que le virus a encore de beaux jours devant lui ?

Je ne pense pas. La vaccination est en train de s’accélérer en Tunisie. Nous avons déjà réalisé plus de deux million d’acte de vaccination et on compte d’ici fin septembre, vacciner cinq millions  de personnes. Cela permettra bien évidemment de limiter d’une façon très significative la circulation du virus à moins de l’émergence d’un variant qui échappe au vaccin, ce que je ne crois pas.  On ne sait pas encore très bien si le virus reviendra en tant que saisonnier et  combien de temps persistera l’immunité. Ce qui est certain, c’est que nous allons confronter de plus en plus de virus émergents, Nous sommes en train de vivre une période où l’émergence  sera de plus en plus fréquente.

Mais d’où provient cette nouvelle situation virale ?

C’est est plutôt dû à nos comportements, à notre mode de vie, au non respect des autres espèces y compris animale et à notre proximité, avec l’envahissement des territoires sauvages. Le réchauffement climatique aussi doit sûrement contribuer.

Le mixage des populations avec les animaux en envahissant également leur terrain. Tous ces facteurs donnent naissance à des conditions favorables à l’émergence, en général.

Faut-il revoir notre relation avec les animaux ?

Il faut bien sûr la revoir et surtout développer en termes de gestion des pathologies, le concept de santé unique (one heath) qui consiste en une approche intégrée de la santé publique, animale et environnementale.

Les maladies nouvelles qu’on est en train de voir sont des pathologies zoonoses, Elles passent de l’animal à l’homme, c’’est le cas de la grippe aviaire, porcine, l’ébola… Quand  à la riposte, il faut  absolument intégrer la variante animale. Il faut aussi s’intéresser aux microbes sévissant chez les animaux.  Même s’ils ne sont pas responsables de pathologies, il faut les connaître pour anticiper les croisements et l’émergence.

La Tunisie a l’une des industries pharmaceutiques les plus avancées de l’Afrique. Pensez-vous que le pays pourrait devenir un hub de fabrication de vaccins et d’immunothérapies en Afrique ? 

Nous sommes en train d’y travailler. La Tunisie est en effet une industrie pharmaceutique mature et en plus elle possède beaucoup d’autres facteurs notamment une industrie de vaccins qui peut se développer. Le pays est riche d’un environnement scientifique consolidé par des chercheurs bien formés, un réseau de ressource humaine important de been technologiques, des techniciens supérieurs et surtout un environnement législatif et une réglementation parmi les meilleurs du monde en terme de circulation de médicaments, de contrôle pharmaceutique, d’autorisations… sans parler de la situation géographique très proche de l’Europe et de l’Afrique. Toutes ces conditions peuvent faire de la Tunisie, un pays où le secteur pharmaceutique a beaucoup d’avenir notamment dans le domaine des technologies appliquées à la santé y compris les vaccins.

On dit que si la réponse immunitaire protège des maladies. On dit aussi qu’elle peut les provoquer ?

Les agents pathogènes lorsqu’ils fonctionnent bien, cela nous permet de les éliminer. Mal véhiculés, ils deviennent responsables de maladie telles les auto-immunes responsables de lésions. La réponse immune est bénéfique lorsqu’elle fonctionne.  Elle peut subir des modifications qui peuvent être néfastes et être la cause de situations pathologiques graves.

Que pensez-vous de la stratégie anti-coronavirus de la Tunisie? De cette série de semi-confinements ?

La crise sanitaire de la Covid-19 nous a révélée des insuffisances à différents niveaux dans le système de santé, de perception des choses,  dans le changement de comportement qui n’est pas évident… Nous avons fait de notre mieux pour gérer la situation, par rapport à ce qu’on pouvait faire.  Nous avons appris de ce qui se faisait ailleurs,  nous avons observé les méthodes qui ont prouvées leur efficacité par rapport à la limitation de la transmission du virus… Cela n’a pas été toujours avec grand succès car parfois un énorme problème d’application des mesures surgit. Je dis souvent à mes collègues du Conseil scientifique qu’il est aussi de notre devoir de proposer des mesures faisables en tenant compte de notre environnement et de nos moyens.

Pourquoi est ce que le vaccin anti-covid-19 est-il moins cher que le test PCR ?

Actuellement, le test PCR est déjà moins cher. Ce sont les ingrédients et les réactifs qui coûtent chers. Il s’agit d’une technique particulièrement sophistiquées pour détecter et identifier le virus. Le vaccin n’est pas moins cher vu son coût. D’après les études des industries pharmaceutiques, le prix ne dépasse pas un dollar la dose et quand il est fabriqué, il coûte moins de un dollar alors qu’il est vendu à 5, 8, 10 et 20 dollars. Il faudrait sérieusement penser à le fabriquer chez nous vu le prix qu’il peut apporter pour sauver des vies, y’ a pas photos !

Quel est le secret de votre réussite ?

Réussite… je ne sais pas. Ce que je peux dire, c’est que je suis pragmatique et curieux.  Etre curieux est une bonne chose pour le chercheur et l’immunologue que je suis. Etre curieux mène à se poser des questions, émettre des hypothèses et essayer d’apporter des réponses. C’est comme cela que les projets se construisent. La curiosité guide la pensée. Il faudrait travailler aussi.  Une grande partie de ma carrière a été faite dans les laboratoires en faisant de la recherche autour de certaines questions en rapport avec le vivant, la relation à un groupe de maladies négligées qui touche des populations négligées.

  

On dit que vous êtes très soucieux du sort des pays en voie de développement. Est-ce une manière de rester fidèle à vos racines ?

Tout ce que je sais, c’est que je suis imprégné de l’amour pastorien. Je disais d’ailleurs  à des collègues français  que les valeurs pasteuriennes ne sont pas françaises, elles sont universelles, elles comportent la notion de travail, du dévouement et surtout  de la générosité et du partage.

Le partage du savoir est d’une importance capitale lorsqu’on s’adresse à des problèmes de santé publique. A l’Institut Pasteur de Tunis, on fabrique le vaccin du BCG depuis presque un siècle. La souche nous a été donnée par l’Institut Pasteur de Paris. On le distribuait pour vacciner gratuitement les populations. Par conséquent, avec toutes ces valeurs qui sont en train de changer, il faudrait qu’on demeure quelque part à l’écoute des priorités. Quand on traite la santé publique, elle n’a pas de prix. Il est vrai qu’elle a un coût mais elle n’a pas de prix.

Quel est le métier que vous n’auriez jamais pu faire ?

Je sais par contre les métiers que j’aurais aimé faire. Il y a  d’autres domaines qui m’intéressent, la musique par exemple. Je me voyais pilote  passant d’un pays à l’autre avec cette liberté… Quand je me trouve dans une conversation, je découvre également un angle intéressant où je pourrais m’engager un peu plus.

Vos héros dans la vie?

Louis Pasteur…  Charles Nicolle qui a beaucoup fait pour la santé  par ses découvertes dans le domaine scientifique et médical.  A propos de Charles Nicolle, Jean Rostand avait affirmé que « jamais il n’y aura assez de gloire et de gratitude pour ces hommes -tels Charles Nicolle- qui, sans faire couler le sang humain, ont su changer le cours de l’Histoire ».

L’Histoire nous apprend de grands changements par les guerres. Les avancées scientifique médicales peuvent changer le monde sans faire couler le sang. Je suis extrêmement sensible à des notions comme la diplomatie scientifique, la science peut être un grand facteur de rapprochement des peuples. En pleine guerre froide, des chercheurs russes et américains collaboraient main dans la main pour le développement de vaccins et pour mieux lutter contre les maladies.  Si on pouvait partager plus la science, on pourrait réduire les tensions dans le monde.

Votre meilleure façon de faire un break ?

Ecouter de la musique surtout en cette période. Comme  je n’habite pas très loin de mon lieu de travail, il m’arrive souvent de rentrer assez tard. J’écoute alors de la musique qui me permet de recharger mes batteries. J’apprécie  entre autres, Anouar Brahem et aussi la musique irakienne. J’aime le jazz où il y a cette liberté et parfois des choses dures à écouter… qui mènent à une réflexion.

Une musique de haute facture…

La musique n’est pas l’animation. Pour moi, la musique est une organisation de notes avec ses variations et ses silences.

Vos enfants vous ressemblent ? Suivent-ils le même profil de leur père ?

Ils sont différents et évoluent dans un autre domaine totalement différent. Nous n’avons pas été très proches et nous n’avons pas eu le temps, ma femme et moi de transmettre un type d’études ou de métier. Mes enfants ont évolué d’une manière libre dès le début et libres aujourd’hui dans leurs vies.

Votre meilleur souvenir dans votre vie ?

Je pense à l’époque où je suis rentré à la maison. Il n’y avait personne à part mon fils Slim qui avait à peine neuf ans. Mon professeur qui était président du jury en médecine venait de m’appeler pour me dire que j’avais réussi au concours d’agrégation. J’étais submergé de bonheur et je me suis adressé alors à mon fils qui jouait en face de moi avec son Nintendo pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il m’avait lancé un regard indifférent tout en continuant à jouer. Au bout d’un moment, il m’avait lancé d’un coup « alors, combien d’argent tu auras en plus ? ». Je n’en revenais pas car moi-même je n’y avais jamais pensé !!  Aujourd’hui Slim est un jeune homme de 35 ans. Il a dû oublier cet épisode, mais moi cela m’avait marqué.

Votre premier geste le matin et le dernier le soir ?

Boire un bon café tout en consultant mes mails surtout pour vérifier les urgences. Mon dernier geste le soir est une lecture.

Quel est votre dernier livre de chevet ?

Une biographie d’ Amor Chedly, un des grands bâtisseurs de la médecine tunisienne. Je l’ai entre les mains car on m’a demandé de la préfacer. Je lis également les journaux surtout le Monde diplomatique et bien d’autres. Avant je dévorais les romans. Aujourd’hui, c’est surtout les journaux. Les ouvrages d’histoire et de philosophie m’interpellent aussi.

Votre dernier fou rire ?

Je n’ai pas le rire facile mais il m’arrive d’avoir des éclats de rire avec des amis ou en famille. Il m’arrive de rire au travail mais je le fais discrètement.

La dernière fois où vous avez pleuré ?

Très récemment devant des situations pénibles. En écoutant aussi des personnes dans des situations touchantes, devant la pauvreté, les cas sociaux…Quand on se met à la place des autres, cela fait naître des sentiments qui peuvent provoquer des larmes. Mais je suis une personne pudique,  j’évite de montrer mes larmes.

Y a t-il une question que je n’ai pas posée et que vous auriez voulu que je pose ? Si oui, laquelle ?

C’est celle qu’on ne pose pas… (Rires)

Entretien conduit par Nadia Ayadi