Il avait disparu d’un coup et devenait introuvable, invisible sans doute se cachait-il pour pleurer… et puis il apparut pour expliquer la raison de cette éclipse dans un dernier message :
« Lorsque pour la première fois j’avais décidé de me retirer bien loin, bien loin des charognards et des fossoyeurs, pour les priver du plaisir du coup de grâce et du spectacle funèbre, ils n’en continuaient pas moins de me chercher, en fins limiers: « Où est-il? Où a-t-il déménagé? On voudrait aller lui rendre visite! »
Aujourd’hui, les mêmes hypocrites reviennent à la charge, insistants, infatigables.
J’en tire une leçon douloureuse, une équation effarante dont je suis définitivement convaincu: la reconnaissance ou l’ingratitude sont des résultats inversement proportionnels à vos œuvres, bonnes ou mauvaises. En tout cas ce sont ceux à qui vous donniez sans compter qui vous abandonneront les premiers, le jour où vous tomberez. Or, peut-on avoir la force stoïcienne d’Épictète pour supporter sans dégâts l’ingratitude et mépriser les ingrats?
Je ne vise ni mes amis ni mes collègues mais une race de curieux ordinaires (dont mes parents proches ne sont pas forcément exclus) qui continueront à me harceler, me houspiller, sous des allures de gentillesse penchée et de charité faussement amicale. Non, vous ne me priverez pas, cette fois encore, de cette ultime liberté de disparaître dans la nature.Mes amis auront certainement deviné la raison de mon absence dès avant août: après ma longue et combien heureuse rémission, ma sombre maladie a repris son activité et son évolution. Cette fois le combat est encore plus dur. Mais je lutte, espérant une autre rémission et comptant sur un deuxième sursis. J’ai encore plein de choses à régler… » Mais la mort traîtresse eut son dernier mot de l’ami Nabil Radhouane.

Journaliste de talent, chroniqueur hors pair, professeur de langue et littérature françaises qui avait traduit magistralement le Saint Coran en langue française vient hélas de tirer sa révérence après avoir vaincu un cancer sévère il y a déjà une dizaine d’années. Il était né une seconde fois et n’avait plus perdu son temps en se levant tous les jours très tôt pour respirer l’air pur en faisant du sport, en marchant pendant des kilomètres pour ensuite s’installer pour écrire, analyser, réfléchir à l’absurdité de la vie « où l’homme pion parmi les pions est toujours perdant… » Il écoutait chanter Aznavour… « tu es vivant aujourd’hui, tu seras mort demain et encore plus après demain… ».. Le sport et l’écriture devinrent une thérapie. Dix ans après, la maladie frappe encore une fois à sa porte… Cette fois, ci, il n’avait plus envie de se battre, il ouvrit grandement sa porte pour faire entrer la faucheuse. Elle était devenue une compagne au quotidien dans cet enfer moderne qu’il adopta avec grande philosophie… Et ce soir, la mort s’est faite jalouse et n’eut pas de pitié. Nabil Radhouane n’est plus… Ses étudiants ne voulaient pas y croire, c’était le père digne, l’ami, le professeur tant aimé qui disparaissait. L’un d’eux confia : « Je viens tout juste d’apprendre la triste nouvelle du départ de mon professeur Nabil Radhouane, l’une des meilleures références francophones tunisiennes en syntaxe, en traduction et en stylistique.. Au moment où les cours à la fac m’étaient peu intéressants, il faisait l’une des mes ultimes exceptions, j’ai raté les deux heures de syntaxe assurées par si Nabil, avec son humour, son dynamisme, son style et sa posture si particuliers…Vous avez su insuffler en nous une passion qui ne mourra jamais …
Permettez-moi ces vers en guise d’ultime hommage.
« Dans nos âmes endeuillées se bousculent les souvenirs :
«Un cliquetis de clés, un ironique sourire,
Une longue règle jaune, une terrifiante colère
Qu’on eut cru inspirée des pièces de Molière.
Véritable mentor transmettant vos valeurs
D’ambition et de rêves, de travail et rigueur,
Bien plus qu’un professeur, une légende, un mythe,
Les portes de l’avenir, vous les avez ouvertes,
Nos âmes reconnaissantes pleurent ainsi votre perte.
Et vos enseignements à jamais dans nos cœurs
Rappelant le souvenir d’un merveilleux acteur
Jouant avec passion une pièce sans fin
Dans un établissement, à présent orphelin.».

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