Elle est la première Tunisienne à accéder au poste de Vice-présidente de l’Internationale socialiste des femmes pour la région méditerranéenne Nord-Sud depuis la création de cette l’organisation qui en 1910, prit la résolution de désigner une journée annuelle internationale de la Femme, de manifester en faveur du suffrage pour les femmes et de leur émancipation politique.

Lors du 3e congrès du parti Ettakatol en 2017, Hella Ben Youssef, tunisienne vivant à l’étranger a été élue vice-présidente de ce parti. Le parcours atypique d’une jeune étudiante partie faire ses études à Bordeaux après l’obtention de son bac à Tunis, rien ne présageait qu’elle dirigera un parti politique tunisien et représenter ses compatriotes à l’international.

Ses origines familiales militantes de la première heure, laissaient tout de même entrevoir une implication dans ce monde de la politique. Lors de sa vie d’étudiante, mère et tunisienne, résidente à l’étranger, elle a débuté à la vie de la cité par l’engagement associatif, pour en être actrice d’une certaine façon et peser sur les événements.
Elle prend part à diverses actions féminines pour la défense de leurs droits et finit par se lancer en politique aux élections de 2011 sur la liste Ettakatol France Nord en 4e position. Elle réitère sa participation en 2014 en tant que 2e de liste dans la même circonscription. Nous l’avons rencontré pour en savoir plus.

Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter ?

Ma motivation principale est de participer au changement de mon pays, je ne pouvais pas rester dans un statut de spectateur. Mon adhésion au sein du parti d’ETTAKTOL s’est faite après une mûre réflexion, parti qui correspondait le mieux à mes aspirations. La politique c’est avant tout une éthique et des convictions fortes. J’ai adhéré aux principes socio-démocratiques qui épousent le mieux les exigences de liberté de démocratie et de justice sociale. A la lumière même de la révolution qui a mis en avant le slogan “liberté, travail dignité” mon choix de militantisme dans un parti social-démocrate (et non centriste comme beaucoup d’autre) s’est trouvé confirmé. Je me suis donc porté candidate aux élections de 2011, dans l’espoir de faire avancer l’ensemble de ces revendications légitimes.

Quel est le combat qui vous tient le plus à cœur ?

Je veux œuvrer pour défendre les droits à la dignité, au travail et à l’ensemble des libertés individuelles et collectives. Mon parti Ettakatol s’est inscrit dans cette défense des droits à la liberté de conscience, aux droits des femmes et des couches sociales défavorisées. Mais un engagement que je veux aussi sur le terrain du renouveau de notre modèle économique. Il convient de mener une lutte sans relâche contre les dérives de la corruption et la prédation.

Quelles sont aujourd’hui les principales préoccupations des Tunisiens de France ?

Je pense que les Tunisiens vivant en France attendent la construction de liens plus étroits et multiples avec leur pays. Pour cela, il apparaît nécessaire de repenser les services administratifs qui leur sont proposés, notamment en les rendant plus accessibles et plus simples (comme une e-état-civil et autre démarche). Cela passe aussi par des programmes destinés à enseigner la langue et la culture tunisiennes à nos enfants, au travers de la création de centres culturels ou encore l’accès à des cours d’arabe à distance (e-learning). Il est aussi important d’assister les très nombreux étudiants en France et favoriser la réussite de leurs études. La communauté en France veut également pouvoir aller et venir à un prix décent. Nous disposons aussi d’une banque la « TunisianForeing Bank » qu’il convient de réformer afin de mieux répondre aux besoins multiples de nos compatriotes qu’il s’agisse de transferts d’argent à un coût raisonnable, à l’achat d’un bien immobilier ou bien encore à un désir d’investissement.

Vers quoi devrait d’après vous tendre la Tunisie ?

La Tunisie doit achever sa transition de passage d’un régime dictatorial et prédateur déchu à une démocratie pluraliste dotée d’un modèle de développement économique inclusif. Je milite également pour une véritable décentralisation rapprochant le pouvoir des citoyens, en particulier dans les régions déshéritées, sans porter atteinte à la solidarité nécessaire entre les différentes régions. » Rome ne s’est pas faite en un jour” dit l’adage, mais je suis convaincue qu’en dépit des difficultés, nous réussirons à construire un nouveau vivre ensemble !

Comment la Tunisie envisage-t-elle le pilotage de cette vie politique nationale et internationale?

Mes convictions fortes et mon début d’expérience me font croire que dans une démocratie naissante, il faut d’abord faire de la politique et respecter les principes de base de la démocratie (égalité citoyenne, parité verticale et horizontale). Ce n’est pas tous les jours facile, les embûches sont nombreuses et créer sa place est plus dur qu’on ne le croit ! Une toute dernière étude montre que 82% des femmes questionnées déclarent que pour réussir en politique, il vaut mieux être un homme. Ce chiffre aussi peu encourageant soit-il constitue un élément de motivation supplémentaire pour continuer le combat et accompagner les jeunes à s’engager afin de devenir aussi maître de leur destin.
Je trouve intéressant que nous arrivions, chacun d’entre nous avec ses différences : binationalité, formations, origines, parcours, sexes, âges, statuts familiaux…, afin d’apporter, chacun à sa manière, sa pierre à l’édifice. Jeunes et moins jeunes des deux sexes mais aussi les mères de familles doivent donc pouvoir aussi participer à cette aventure enthousiasmante. Pour ma part je continuerai à agir avec détermination, conviction et sérieux.

Quels seront d’après vous les chantiers prioritaires ?

Ils sont bien évidemment très nombreux. Mais à chaque jour suffit sa tâche dit le proverbe. Nous entamons une nouvelle législature après près de huit années d’errements. Le pays s’est enfoncé durant toute cette période dans une crise qui n’a épargné aucun secteur ni aucune fraction de la population. Il faut donc chercher à en sortir. Toute la question réside dans: Par où commencer ? Ma courte expérience me fait dire “qu’il ne faut pas courir plusieurs lièvres à la fois” mais aussi qu’il faut donner le temps à la délibération.
L’opinion générale s’accorde sur le fait qu’il faut engager plus fermement le combat contre la corruption sous toutes ses formes, la contrebande et les bandes mafieuses. En ce sens nous pourrions nous inspirer de l’expérience Mani pulite (en français « Mains propres) de nos voisins italiens.

Il faut également entamer le redressement économique du pays. Pour ce faire il convient de mettre sur pied un “pacte social” qui permette un retour à la confiance et par là à un apaisement des relations salariés-employeurs.
Deux objectifs tout ce qu’il y a de prioritaires. Bien sûr il sera également nécessaire d’enrayer la dégradation des services publics d’éducation et de santé. Mais à l’évidence et compte tenu des faibles marges de manœuvre….cela prendra plus de temps

Des droits des femmes, on parle aujourd’hui d’égalité femmes-hommes, comment interpréter ce changement d’intitulé ?

Les droits des femmes en Tunisie, historiquement parlant, constituent une singularité au sein du monde arabo-musulman. Cela étant, il y a encore beaucoup à faire pour aboutir à une réelle égalité. Si la représentation politique des femmes avance dans la bonne voie, il n’en va pas de même sur d’autres aspects.
Les tabous et préjugés culturels sont encore bien présents. Mais je suis confiante car les femmes tunisiennes sont combatives. Leurs associations très puissantes et influentes sur l’opinion.
Après avoir dénoncé pendant plusieurs années le statut déplorable des femmes rurales, ces associations ont réussi à convaincre les autorités du moment de leur fournir une couverture sociale. Vous n’êtes pas également sans ignorer que l’égalité face à l’héritage est désormais sur la place publique. Ce n’est donc qu’une question de temps pour que cette égalité soit inscrite dans la loi.

Quel est actuellement votre état d’esprit sur le sujet ?

Je veux rester très optimiste dans ce domaine même si les choses n’avancent pas aussi vite que la promulgation de lois. Les pesanteurs conservatrices sont encore trop puissantes à observer le haut niveau de violence familiale, le harcèlement des jeunes femmes, ou encore le décrochage scolaire trop précoce des jeunes filles.

Entretien conduit par Nadia Ayadi

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