Par Alfonso CAMPISI

Un grand commis de l’état vient de tirer sa révérence. Beji Caid Essebsi, président de la République Tunisienne, premier président à avoir été élu démocratiquement en 2014, est décédé après avoir été hospitalisé pour la deuxième fois consécutive en dix jours, à cause d’une infection. Âgé de 93 ans, mais très lucide et actif politiquement pendant son mandat, homme de grande culture et stratège, il a su comment faire face à tous les problèmes relatifs à la transition politique de la jeune démocratie tunisienne.

Doué d’une vive intelligence et grand penseur, il a réussi à mettre sur le bon chemin la terre d’Ifriqiyya.
Beji Caid Essebsi, ou Bajbouj comme les tunisiens aimaient affectueusement l’appeler, il a été parfois critiqué même dans son camp, à cause d’un choix politique lié à la cohabitation gouvernementale avec le
parti islamiste Ennahdha ( extrême droite).

Suite à la révolution de 2011, la Tunisie libre, tombe dans le piège de l’islamisme politique. Une loi sur
l’amnistie générale sera alors votée à la hâte par le gouvernement provisoire. Cette loi, permettra aux réfugiés politiques islamistes condamnés parfois à mort par le régime de Ben Ali, de retourner au pays.
La Tunisie plonge alors dans un immobilisme économique catastrophique. Le tourisme, voix importante du PIB (8%) coule vertigineusement vers le bas, la violence verbale voire physique contre les non musulmans tunisiens et étrangers s’installe. La Tunisie, pays millénaire, carrefour de toutes
les civilisations, langues et religions, se découvre du jour au lendemain, exclusivement de « culture arabe et
musulmane ».

Une vague de panique, plane sur ce pays de la Méditerranée. Plus de place pour les tunisiens et tunisiennes libres. Plus de place pour les femmes non voilées, plus de place pour la jeunesse, plus de place pour l’art, le cinéma et la culture. Beaucoup d’artistes, d’universitaires et d’intellectuels se feront humilier, tabasser par des « gardiens de la religion » et au nom de la religion même.

Des bandes de voyous, indics sous Ben Ali, se proclament au lendemain de la révolution, « soldats de Dieu » et imposent leur loi barbare sous l’œil bien veillant du gouvernement islamiste…Toutes les sciences humaines sont dans le collimateur des obscurantistes.
La faculté des lettres, des arts et des humanités de l’université de la Manouba, se métamorphose. Des fantômes tout de noir vêtus, accompagnés par des hommes barbus en qamis blanc, veulent imposer la loi de la charia, réclamant des mosquées dans l’enceinte universitaire, la séparation des filles et des garçons dans les salles de classe et
transforment le bureau du doyen en dortoir.Jamais la Tunisie, n’a été aussi malmenée et aussi humiliée !

Mais cette Tunisie, est une femme, courageuse, fille de Kahéna et rien ne lui fait peur. Elle réagit à chaque fois qu’on la blesse et elle s’oppose à cette vague islamiste venue d’ailleurs comme ces ombres noires capables d’occuper le seul lieu sacré du savoir, des libertés académiques et intellectuelles.

L’Occident, patrie « des lumières et des libertés », ne réagit pas. Il est même complice !Dans ce panorama désolant, affligeant, une seule vois se lève. Une voix démocrate, illuminée, défenseur des minorités et des droits de la femme. C’est la voix d’un leader, un vrai ; ancien ministre sous le président Habib Bourguiba, bâtisseur de la Tunisie moderne. Il s’appelle Beji Caid Essebsi. Il incarne l’espoir de tous les tunisiens malgré son non jeune âge. Il est la voix des femmes libres, modernes et démocrates, qui ont vu leurs libertés écrasées sous le régime islamiste, ami de l’Occident !

Beji Caid Essebsi, en si peu de temps, crée un parti politique et sera voté par un million de femmes
citadines et rurales. Sa victoire, il la doit essentiellement aux tunisiennes et il en est conscient.
BCE, se veut le président de toutes et de tous, il lutte pour l’union, contre la désunion de son peuple. Il affirme ainsi son soutien à un Etat démocratique, dont l’Islam est sa religion, oui, mais où la seule loi à suivre est celle de la constitution. La loi islamique, n’a pas de place dans la Tunisie moderne et c’est pour cela qu’il veut « une Tunisie du XXI siècle et pas un pays de deux mille ans en arrière ».
Il se revendique l’homme de Bourguiba, avant-gardiste et précurseur d’une Tunisie progressiste où la femme occupe une place primordiale.

Il s’engagera de toutes ses forces pour une loi sur l’héritage, égale pour l’homme comme pour la femme, mais au même temps, il essaiera d’inclure les forces obscurantistes au sein de son gouvernement. Attitude fortement critiquée par les progressistes au sein même de son parti « Nida Tounes », qui l’avaient élu grâce à ses promesses électorales d’exclusion des islamistes.

A ce moment là, peu d’esprits élus, ont alors compris la stratégie bien calculée par le vieux président, qui au nom du salut de son pays mais sûrement derrière des pressions étrangères, a préféré rassembler toutes les forces, de ramener la raison et de sauver le pays d’une catastrophe annoncée.

Beji Caid Essebsi, est décédé ce jeudi 25 juillet à 10h25, jour du 62ème anniversaire de la République tunisienne, laissant derrière lui tout un peuple en deuil et orphelin. Un grand homme vient de partir et qui fait déjà partie de l’histoire.

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